William Fitzsimmons, histoire dépeignée d’une folk hirsute

L’un des plus flagrants constats que l’on peut se faire des artistes à la discographie décennale est qu’ils suivent nos âges. Chaque album, chaque EP devient un marqueur temporel, une repère de qui nous étions, un écho de ce qui est révolu. Vous l’aurez compris, William Fitzsimmons est l’un d’entre eux. Auteur-compositeur folk avec quelques zestes de nappes et rythmiques électronique selon les albums, c’est avant tout un parolier de talent. Le propos riche à l’arrangement simple, une oreille distraite omettra tout l’univers tourmenté de l’artiste. Mais aujourd’hui, la notre sera zélée.

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2 novembre 2016

William Fitzsimmons 1

 

C’était un de ces jours d’avril, ceux dont la météo badine. L’âme poète et benêt, nous imaginions déjà tirer dans l’article un parallèle complice entre ces ondées successives et les balancements d’humeur que subissent ceux qui écoutent Fitzsimmons. Mais bon, c’était juste une bête météo d’avril, un climat à la belge somme toute. A peine le temps d’achever les dernières corrections et traductions sur un coin de feuille que le tram nous arrête devant le Botanique. Juste le temps de quelques regards lancés à l’imposant bâtiment, noyé sous les crus rayons d’un soleil hésitant, que nous nous engouffrons dans le complexe, ricochons de manager en manager et atterrissons cinq mètres plus bas dans les loges en compagnie de Mario, bras droit du guitariste pour sa tournée. Au Botanique, l’âme d’un pèlerin y dépose pieusement ses affaires dans un coin, ce que nous fîmes. Soudainement la pièce s’assombrit, son unique source de lumière brusquement camouflée par un bon mètre nonante et une barbe massive. William Fitzsimmons attendait sur le pas de la porte, sa main vers nous, tendue, l’autre autour de sa Maes. Souriant et poli, l’homme se présente dogmatiquement à nous et invite à prendre une chaise. « Quand j’étais thérapeute, c’était important pendant les interview que tu fasses face à la personne à qui tu t’adresses, lui montrer du respect, lui montrer que tu t’ouvres à elle » – « Vous n’êtes donc plus thérapeute ? »- « Non monsieur, j’ai abandonné il y a bien longtemps. » Grossiers, nous l’interrompons : « Pour la musique ? »- « Oui. Les deux étaient intenses. Soit tu veux bien faire l’un ou l’autre, soit tu fais les deux maladroitement. J’ai tenté un certain temps de gérer mais tu ne peux pas. Du coup, je me suis dis, prends-en un, tente d’en tirer le meilleur et laisse l’autre s’en aller. » S’ensuivit un silence complice. Sans que nous nous en rendions compte, l’interview avait commencé.

 

Comment arrivez-vous à être à la fois aussi complexe, sophistiqué et humain dans vos paroles ?
Oh, merci. En fait c’est un peu la seule chose que j’ai. Je n’invente pas un nouveau genre, je ne brise pas les codes artistiquement. Enfin, je suis fier de ce que je fais, mais ce n’est pas fou, tu vois. La seule façon d’amener en réalité quelque chose, le seul aspect où je peux être différent, c’est en écrivant à propos de ce que d’autres ne peuvent peut-être pas explorer aussi profondément. Je ne suis pas la première personne à écrire sur l’amour, la mort ou le divorce, mais je veux le faire d’une façon vraiment pénétrante. Parfois ça fonctionne, parfois non.

Pensez-vous qu’avoir été thérapeute a aidé ?
Oui, absolument. Parce que tu es à l’aise pour t’asseoir dans le noir et parler à quelqu’un. On m’a confessé des choses qui seraient tellement terrifiantes pour la plupart des gens. J’ai travaillé dans un hôpital pendant longtemps, nous avions des personnes suicidaires. Il y a eu cette fois où une femme s’est montrée devant les infirmières, brandissant ses veines tranchées. Du sang coulait au sol. Et tu ne peux pas flipper. Tu dois te dire, allez, on réagit, on gère ça immédiatement. Mais tu ne peux pas te laisser prendre par la peur ou fuir, tu dois juste gérer. Je suis devenu très à l’aise dans ces situations étranges. Du coup, chanter des choses tristes ou personnelles n’est plus si impressionnant. C’est simplement normal.

 

William Fitzsimmons 2

 

« Je me considère comme un thérapeute avec une guitare. »

 

Vous considérez-vous davantage comme un écrivain qui sait jouer de la guitare ou un musicien qui sait écrire ?
Ni l’un, ni l’autre à vrai dire. Je me considère comme un thérapeute avec une guitare. Je ne suis pas un musicien extraordinaire. Je ne joue pas les modeste, si tu écoutes tu te rends compte que c’est très basique. J’aime expérimenter avec différents accordages mais au final, ce que je fais est vraiment simple. Je ne suis pas James Joyce, je ne suis pas Shakespeare. C’est complexe dans le sujet, mais les mots que j’utilise sont assez simples. Pour moi, tout revient à l’aspect thérapeutique, c’est à dire quand tu invites quelqu’un d’autre à ressentir précisément quelque chose. C’est délicat, parce qu’il fut un temps où j’étais tenté de faire des chansons qui m’auraient fait gagner plus d’argent. Mais si je ne le vis pas, si je ne ressens pas, si je provoque des émotions qui ne sont pas vraies, ça n’en vaut pas la peine. Je suis pas un mauvais parolier, mais ce n’est pas ma force, ça ne l’a jamais été. L’émotion que j’ai pu mettre en exergue, c’est là qu’est ma force.

Pour être honnête, quand on veut comprendre vos paroles, un dictionnaire est utile…
J’aime utiliser des mots. Voyons les choses comme ceci : si je devais n’en choisir qu’un aspect, je choisirais les mots. Je détesterais abandonner la musique, mais je me verrais juste apprécier l’écriture. La musique est vraiment une chose merveilleuse. Pour moi, c’est parfois un support pour ce que j’ai à dire. Si je pouvais faire la même chose juste en parlant, peut-être que je ferais ça.

La musique et les mots sont deux façons pour vous de communiquer des émotions, d’être cathartique ?
Ce mot est parfait. Magnifique mot. Freud l’a utilisé, c’était un mot important pour lui. Mais la catharsis c’est à double tranchant. J’ai eu des moments dans ma vie où j’ai passé un peu trop de temps à écouter Nick Drake, d’être déprimé parce que je voulais me sentir déprimé…

… pour coller à l’image du chanteur folk ?
Ouais, tu vois ce que je veux dire. C’est avant tout parce que tu veux triste. C’est OK à petite dose, mais… Il y a des moments dans la vie des gens où ils ne devraient probablement pas écouter mes chansons. On pourrait comparer ça aux médicaments. Parfois tu en as besoin, mais parfois pas, parce c’est quelque chose de lourd, mec. J’ai déjà entendu des gens me dire qu’ils n’avaient pas été capables de rester tout le concert, parce qu’ils se sont tellement sentis envahis par leurs sentiments qu’ils ont dû partir. Je peux complètement comprendre ça. Il y a eu des fois où moi aussi j’ai voulu quitter la scène et aller écouter du Rihanna, ou n’importe quoi d’autre, pour me sauver un peu. Ma musique n’est pas pour tous les moments, ni pour tout le monde.

 

 

Il y a quatre ans, nous nous étions croisé à la Maroquinerie à Paris avec Slow Runner. Vous aviez joué ‘Sweet Home Alabama’ avec des baguettes de pain. L’impact qu’eut votre musique sur le public fut marquant : on a pu voir des gens se rapprocher, d’autres pleurer, d’autres s’enlacer voire s’embrasser durant tout le concert.
Tout le concert ! Vraiment ? (rires) Pardon, désolé. Ça arrive parfois. Je comprends entièrement les pleurs mais pas du tout les baisers parce que pour moi ma musique  n’est pas vraiment romantique. Ce n’est pas Barry White ou Marvin Gaye. C’est fou ! Ça arrive oui, et je ris toujours intérieurement. On ne peut pas contrôler comment les gens vivent un concert, comment ils vivent ce que tu fais. Un très bon ami, un autre auteur-compositeur, Denison Witmer…

… L’artiste qui a fait la première partie de votre tournée ‘Lions’ il y a deux ans ?
Oui, il est sur le label Asthmatic Kitty de Sufjan Stevens. Il m’a fait un beau cadeau un jour,  il m’a donné cette phrase : « Ne sois pas trop affecté par les choses » (« Don’t be too precious on anything »). Je porte cette citation avec moi comme un bijou. Tu peux être affecté par des choses comme la famille, les enfants, l’amour,  mais… mais dans la musique, tu dois être aussi honnête que tu peux. Tu dois juste te laisser aller, ne pas te brider. Si je lis une bonne critique, c’est chouette, je suis sincèrement content. Et si la personne n’a pas aimé, ce n’est pas grave.

Est-ce de là que vient cet aspect si authentique dans votre musique ?
J’espère. C’est ce que je recherche, en tout cas. Ça reste délicat malgré tout. Deux personnes peuvent écouter la même chose et l’expérimenter totalement différemment. On y met beaucoup de nos tripes. J’ai tenté de jouer comme Bruce Cockburn, un artiste que j’aime énormément. C’est un vieux chanteur folk canadien que j’aimais faire écouter à mes amis, et ils m’ont dit qu’ils ont détesté ses chansons et sa voix… alors que pour moi ça pourrait totalement  changer ma vie. Et ça, je ne le comprends pas. J’ai presque quarante ans, et je ne comprends pas comment ceci peut arriver. On est tous dans le même bateau, et pourtant l’un est là quand l’autre est ici. Faut comprendre ça, faut l’accepter. Même quand tu écris, même dans ce que je fais. J’ignore si je ferai toujours ça dans dix ans. J’espère. J’aime ça. Mais il n’y a aucune certitude, aucune promesse. Je me réveille, je fais au mieux tout au long de la journée, et puis je me rendors pour me lever et refaire la même chose : apprendre de ce que j’ai mal fait et d’où je viens.

 

“Cet album, il s’est presque écrit tout seul. Tout ce que j’ai eu à faire, c’est avoir un stylo et un papier.”

 

 

Qu’est-ce que qui vous vient en premier, les paroles ou la musique ?
Curieusement, la musique. Même si pour moi les paroles sont un chouïa moins importantes, c’est elles qui m’installent dans l’humeur pour écrire. La musique est un langage émotionnel. Il n’y a peut-être que sur un de mes sept albums où les mots sont venus avant. Tout le reste, c’est trifouiller sur le piano, la guitare et commencer à ressentir une émotion. C’est de ça que naissent les mots.

Ce sont les paroles qui reposent sur …
Des fondations. La musique c’est comme des fondations, c’est une bonne façon de voir les choses. Oui, et les mots sont ce que tu places par dessus. Une chanson où les paroles me sont venues comme ça: « I Don’t Feel It Anymore » de The Sparrow and The Crow. Ouais, c’était celle là. Celle là même qui te fit penser que tu n’as pas écrit quelque chose de toi même. C’était déjà là. Tu l’as juste ramassée. Je dis pas ça pour sembler magique mais… j’étais juste dans une phase difficile. J’étais en plein divorce et tout ce qui va avec… j’étais juste très sensible et tout ces mots me passaient par la tête. Ils étaient déjà là quand j’ai composé.

Cet album, c’était principalement au sujet de votre divorce ?
Cet album, tout ce truc, oui. Il s’est presque écrit tout seul. Tout ce que j’ai eu à faire c’est avoir un stylo et un papier.

Justement, vous n’avez jamais caché que votre écriture s’anime du vécu. Pourriez-vous relier chaque album à quelqu’un ou quelque chose qui vous est arrivé ?
(il acquiesce violemment) Oui, à cent pour cent. Je n’ai jamais écrit une seule chanson qui ne soit pas connectée à quelque chose de plus large. C’est le seul moyen que j’ai pour faire ce que je fais. J’ai essayé autrement, mais je ne peux pas. J’ai besoin d’avoir une idée générale qui me motive. Sur le premier c’était la mort, sur le deuxième le divorce de mes parents, le troisième mon divorce, le quatrième la santé mentale, la mienne, ma folie. Pittsburgh a été pour ma grand-mère, celle que j’ai connue, et le tout dernier, Charleroi, pour celle que je n’ai jamais vue. Excusez mon accent américain. Charleroi c’est aussi une ville en Pennsylvanie, nommée d’après celle en Belgique, parce qu’à un moment c’était l’une de nos principales usines de verre Pyrex. Ils sont toujours à Charleroi, d’ailleurs comment vous le prononcez ? (Nous articulions) Ah je vois. Intéressant… C’est marrant comme vous ne prononcez pas la fin du mot. Vous la laissez juste glisser.

L’artiste resta silencieux un instant. Le ton était devenu bien sombre. Impossible de savoir si l’éclairage tamisé des loges du Bota dans lequel nous étions plongés y a contribué, mais l’interview était intense et William venait d’y apporter un peu de souffle. Brisant sa rêverie, nous enchaînons.

Quand on regarde ce qui a précédé et ce qui a suivi, « Gold In The Shadow » est singulier dans son mastering et son arrangement, peut-être plus pop. Pourquoi ?
Amusant. Les gens disent souvent ça. Peut-être que c’est toute la pression que je subissais pour faire quelque chose différent. Des gens appelaient mon producteur, pas mal de batailles se sont faites. Ce fut l’un de ces albums (il tape vigoureusement dans ses mains) tu vois ? J’aime sincèrement cet album, vraiment. j’en suis fier. J’ai été totalement sincère dans ce que j’ai dit. Je n’ai jamais écrit de chanson  que je ne ressentais pas. J’ai pu jouer ou reprendre des morceaux auquels mon cœur n’était pas réellement attaché, mais j’ai besoin d’être attaché à quelque chose. Mais Gold In The Shadow, quand j’y repense, c’était compliqué, pas tellement amusant.

C’est de là que vient cette prédominance de claviers ?
Oui. Nous avons fait les choses différemment dans celui là.

 

« Pink Moon de Nick Drake dure vingt minutes. C’est rien, et c’est putain de lourd.”

 

‘Nous’ ? Votre producteur voulait quelque chose de plus pop ?
Je pense que lui et moi étions sur la même longueur d’ondes. Nous avions juste des personnes qui insistaient autour de nous. Les labels, les financiers, parce qu’ils avaient besoin de nourrir leurs gosses. Et je comprends ça. Mais nous deux, nous voulions produire un album dont nous serions avant tout fiers, et avec lequel nous pourrions communiquer avec les gens. C’est un mec qui était dans mon groupe, un mec talentueux. Nous sommes toujours amis, et on continue à jouer encore aujourd’hui. Il ne vient pas du folk, mais pour lui la musique est primordiale. La mélodie, les accords, la lumière dans la musique. Il souhaitait beaucoup couper. Parfois un morceau durait cinq minutes et il voulait le raccourcir à quatre, je lui répondais : “Il doit en faire cinq, j’ai autant à dire, je ne peux pas faire moins ». Récemment, j’ai changé mon état d’esprit sur tout ça. Je crois qu’en réalité c’est une bonne chose d’être capable d’être concis. Pink Moon de Nick Drake dure 20 minutes. C’est rien, et c’est putain de lourd. Il aurait pu le faire plus long, mais même ainsi, il te fait déjà ressentir tellement de choses. Il fut un temps où j’étais plus rigide, où je voulais faire de longues chansons. Mais peu importe, je suis fier de cet album, mais si je devais le refaire, il en serait autrement. Et peut-être que je ne l’aurais pas aimé. Je ne sais pas. Ça valait le coup. On n’en ressort que grandi, même si ce n’est pas toujours facile.

C’est la première fois qu’il y a une sorte de conflit, puisque les deux premiers albums étaient auto-produits, et d’ailleurs, ils impressionnent par leur maturité. Comment avez-vous atteint un tel niveau si rapidement ?
Merci, j’y ai passé énormément de temps. J’adore composer. La façon dont les choses sonnent, pour moi, c’est tout aussi important que l’expérience qu’on fait. Mon ingé son, il n’est pas sur scène c’est un membre de l’équipe à part entière. J’adore tourner, j’adore écrire, mais plus je vieillis, plus composer est ardu. C’est comme traduire une langue. J’ai produit des morceaux d’autres artistes, et c’est merveilleux parce que t’es un putain de traducteur. C’est ta responsabilité de trouver un moyen d’exprimer ce que leur cœur dit. C’est une expérience enrichissante, et si tu as du temps tu peux faire des folies.  Pour les premiers albums, j’ai installé des micros dans des endroits improbables chez moi, j’ai tapé des baguettes contre les murs, contre les tables, contre à peu près tout. C’est comme ça que je fonctionne quand je veux faire quelque chose de vraiment nouveau. J’adore jouer de la guitare, mais, c’est compliqué d’innover. Combien de personnes ont joué de la guitare avant ? Des millions ? Mais personne n’a jamais fait ce son avant. C’est ça qui m’inspire. J’ai enregistré les deux derniers albums dans mon studio parce que ça m’apaise et que je suis libre d’y faire ce que je veux.

Ca me rappelle cette scène dans Garden State, quand Natalie Portman…
Oui, quand elle fait ces gestes là.

Elle dit : “Fais quelque chose qui…
Qui n’a jamais été fait avant » , oui exactement. Et faire quelque chose qui n’a jamais été fait, c’est vraiment difficile en musique. Si tu penses que tu peux faire aussi mieux que Bach, tu te mens à toi même. Il a déjà tout fait. Je ne suis pas meilleur que Bach, du coup, je dois trouver une manière de m’améliorer. Et c’est sur ça que je travaille. Cela dit, courir après l’originalité est aussi dangereux. Les gens font régulièrement cette erreur quand ils veulent faire quelque chose de complètement original. Ce n’est pas le but. L’originalité c’est parfois de la merde ! Je pourrais jeter un objet au sol là maintenant, ce serait original, personne ne l’aurait fait avant, mais ça ne rend pas mon geste intéressant pour autant. Soyez juste fou.

Pourtant, plus votre discographie grandit, moins vos morceaux sont riches. Comment expliquez-vous cela ?
C’est vrai. Ça s’explique par le fait que je pensais que plus tu mets de la merde dans un album, plus il est bon. Maintenant j’ai une raison pour chaque note que je joue, chaque instrument que j’enregistre et chaque mot que je dis. Mon guitariste préféré encore vivant, Mike Campbell, qui est connu pour jouer avec Tom Petty and The Heartbreakers, donne parfois l’impression sur scène qu’il joue à peine. Ses solos sont quelque fois courts et simple mais ils sont parfaits. Il pourrait faire des envolées, il sait le faire mais, s’il n’en a pas besoin, si ça ne sert pas le propos, ça n’apporte rien au morceaux. Pour moi c’est exactement ça. Tu dois faire les choses seulement parce que tu as une raison de le faire.

Vous mettez donc plus de sens qu’avant dans votre musique ?
Ouais. Certains morceaux, si je lançais l’enregistreur et que je jouais, mes amis trouveraient que ça sonne vraiment bien. Puis je rajouterais de la guitare par dessus et ils diraient aussi que ça sonne bien. Mais à la fin tu te retrouves juste avec un tas de crasse. Chaque part sonne bien mais le tout devient bordélique. Mais il fallait que je passe par là, il fallait que je bosse dix années avant de vraiment comprendre.

 

Le manager vient frapper au hublot, sonnant la fin imminente de l’interview. William sourit, « Désolé, c’est un peu un dur à cuire ». Sur notre feuille, la moitié des questions est encore restée silencieuse.  

 

Qui est la « Beautiful Girl » de la chanson ?
Oh… ça c’est gênant… C’est moi. (Rires). C’est une bonne question tiens. Tu sais d’où ça vient ? Cette chanson parle d’anorexie. J’en étais malade quand j’étais plus jeune. La plupart du temps ce sont des femmes. J’ai travaillé avec des gens, quelques un, qui ont eu cette maladie. Mais cette chanson, c’est avant tout ma propre expérience. Mais je n’ai jamais voulu que les gens soient distraits si j’avouais que c’était moi. Ça n’aurait pas eu le bon impact. J’ai connu des filles qui m’ont confessé que cette chanson les a énormément aidées. C’est ce qui m’a fait sentir que j’avais fait le bon choix. Ça détourne l’attention de moi pour quelqu’un d’autre. Mais c’est moi. Je suis la « Beautiful Girl ».

William souriait, mais sans sincérité.  C’était l’un de ces sourires qui masquent vainement les peines. Un rictus triste. L’occasion de choisir notre dernière curiosité. Ce ne fut pas une tâche simple tant l’histoire de l’homme est intense. Adopté par un couple d’aveugles, la vie de l’artiste est jonchée de mensonges et d’erreurs sur ses origines. Mario réapparut derrière la vitre, il fallait faire vite.

Une dernière question qui nous tient particulièrement à cœur. ‘Everything Has Changed’ est une chanson très mystérieuse dans son interprétation. Difficile de ne pas comprendre que vous avez traversé quelque chose de fort. Les paroles ont à la fois tout et aucun sens. En réalité, qu’est-ce qui a changé ?
William soupire, les yeux tombants. Les doigts plantés dans le creux de ses yeux, il bredouille.

Cette chanson parle… de mon père…

Vint un silence de plomb, l’homme face à son vécu. D’une voix tremblotante il cherche à reprendre le dessus.

Je parlais à ma première femme, et j’étais un peu effrayé. A l’époque, j’étais très en colère contre mon père. Nous avions traversé énormément de choses rudes lui et moi. Et elle est venue avec l’idée d’écrire à son sujet ouvertement, de laisser couler les choses, et c’est ce qui en est sorti. J’ai écrit tout ce dont je pouvais me souvenir de ce qu’avait traversé mon père. C’est la première chanson qui n’était pas à propos de moi et de mon vécu. Je suppose que la raison pour laquelle énormément de gens s’y identifient, et j’apprécie que tu le voies aussi, est parce que c’est la première fois que je suis totalement ouvert au sujet de quelqu’un d’autre que moi. Tout ce qui est dedans, c’est toute la merde que mon père a dû gérer. Sa mère s’est suicidée, l’un des couplets parle de ça. Un autre parle de son handicap… Je voulais juste comprendre mon père. Je suis à ce moment de ta vie où tu cesses d’être en colère contre tes parents, et tu commences à comprendre que c’était en réalité difficile pour eux aussi. La vie n’était pas plus facile pour eux. Tu n’y penses pas quand tu es jeune. Enfin bref… j’en suis fier.

Donc le cimetière dont vous y parlez, c’est métaphorique ?
Non non. C’est bien au sujet de mon père et du suicide de sa mère. Elle était mal psychologiquement. Pas folle hein, ce sont deux choses différentes, mais il a dû chercher à comprendre ce qu’elle a traversé. Ce fut tellement affreux. J’étais petit. C’était horrible. Mon père a tant traversé. Nous sommes bien plus proches aujourd’hui, je suis heureux de pouvoir le dire.

Dans tout ça, nous n’avons pas du tout parlé du diptyque Pittsburgh/Charleroi. C’est au sujet de vos grand-mères ?
Pittsburgh parle de ma grand mère biologique, celle que j’ai connue. Charleroi parle de celle que je n’ai pas connue, pour les raisons que tu sais désormais.

Mario entra dans la pièce, son pas martelant une atmosphère déjà trop pesante. « Désolé, on doit y aller ». Nous étions lénifié, absents, embourbés et transis par ces mots qui habitent l’artiste. Frustrés mais quelque part heureux, nous rendîmes notre pass, et quelques sourires à l’équipe qui nous remerciait. Nous remercier ? Quelle drôle d’idée. Avant d’emprunter la sortie, notre regard croisa celui de William. Nous avions été complice qu’un échange intense, et ses yeux semblaient partager cet avis. Il était 19 heures. Nous nous reverrons dans deux heures.

 

fitzsimmons1

 

« Today I saw my father standing in the graveyard

Looking very somber looking for his mom

When he finally found her he said that it was different

Everything is different nothing’s really changed

My brother would remember sitting in the hallway

Waiting for my father both of us were scared

When the doorknob turned we took off for the stairway

Looking for some cover trying to get away

A guide dog had to serve the role that you would not let

The mother of your children every really play

The office was a dungeon where you hid your fears of

What would really happen if no one ever came

I wonder if you blamed yourself for when she left you

By closing up the garage door and turning on the car

Your father must have lost it your sister couldn’t help you

But dad if you were lonely you had no where to turn

Of father can’t you see the pieces that have fallen on the ground

When you and mom decided nothing could be saved inside this house

Everything has changed

Everything has changed

Last night I had a dream that I was in the graveyard

Looking at my father buried in the ground

I’d swear that I could hear him tell me he was sorry

He told me he was sorry and everything has changed »

 

 

 

Crédits :

Photos : Aurélien Coureau

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