What is a Woman, ou la traduction d’un féminisme cosmopolite

Viêt-Nam, Cambodge, Thaïlande, Myanmar, Chine et Iran… Ethel Karskens a couru le monde pendant des mois avec cette question en tête : qu’est-ce qu’une femme ? Elle a pris des photos, elle a écrit des histoires, elle a tourné quelques images. Elle a assemblé le tout sur un site, avant de se préparer aujourd’hui à monter deux expos, à Bruxelles et à Nivelles.
Discussion sur les traditions, sur le voyage, et sur les femmes, forcément.

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9 février 2017

Ethel est ce que l’on peut appeler une personne inspirante. Un adjectif agaçant employé à tort et à travers, qui lui va pourtant comme un gant. Avec sa tête bien faite remplie de projets, elle est le genre de fille dont on serait fiers d’être les parents. C’est aussi une amie d’amie, mais c’est pas pour ça qu’on a eu envie de la mettre à l’honneur, chez Alphabeta. C’est plutôt parce qu’on aime ça, les badass qui mènent leur barque avec un cap.

 

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What is a Woman ? La question qui tue. Elle l’avoue elle-même, Ethel l’a « formulée de façon super naïve ». En même temps, les titres les plus simples sont souvent les meilleurs, pas vrai ? Et puis, cette question n’appelle pas vraiment de réponse, si ?

Ethel a été interpellée par les nombreuses conversations qu’on a, souvent entre filles, a fortiori entre filles de notre génération. On se demande si nos comportements sont libres ou appris, on teste la tension entre modèle traditionnel et totale indépendance, on énumère les diverses identités qu’il s’agit de combiner.

Malgré les combats communs des femmes, malgré leurs droits régulièrement bafoués, il y a peu d’esprit de communauté, peu d’emploi du “nous” chez les femmes. C’est ce que Simone de Beauvoir explique, en faisant un parallèle avec les Juifs ou les Noirs, dans ce paragraphe (page 17), au début du Deuxième Sexe. « A Saïgon, je côtoyais beaucoup de femmes blanches, plutôt riches. J’ai été frappée par le fait qu’elles me répondaient, quand je parlais de ma démarche, que ce que je faisais était inutile puisque la femme est déjà l’égale de l’homme », raconte Ethel. « C’est compréhensible mais c’est un peu triste parce que si on veut avancer, il faut pouvoir se rassembler autour du même combat. Ce n’est qu’après avoir pris conscience qu’il y a un problème qu’on peut penser à faire tomber les barrières intergénérationnelles, entre les classes aussi – super important, et interculturelles. En discutant avec certaines femmes, en leur parlant du projet, je sentais parfois un petit déclic. Ca peut ouvrir la réflexion là où la question ne se posait pas ».

Alors, tout doucement, l’évidence est apparue : ce qu’il faut, ce n’est pas répondre à la question, mais la poser à un maximum de femmes. Donner la parole, et créer du lien.

 

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D’où t’est venue l’idée du projet What is a Woman ?



Ethel Karskens : Je pense qu’elle est venue à travers deux trucs différents. Le premier, c’est que What is a Woman représente un peu la continuité d’American Macadam, le livre que j’ai écrit en traversant les Etats-Unis en bus, il y a trois ans. J’avais tenu un blog, repéré par une maison d’édition, qui a voulu publier l’histoire. Mais c’est marrant parce que maintenant j’ai un rapport à ce livre un peu bizarre, amour-haine. J’ai envie de le jeter à la poubelle, puis je me raisonne et je me dis qu’il faut que j’aime ce que j’ai fait…

(sur un ton complètement mielleux) Mais oui il faut que tu le prennes comme un petit caillou dans ton passé, posé sur le chemin de ton destin qui sera encore pavé d’admirables autres pierres …

E. (rires) C’est clairement comme ça qu’il faut le voir mais c’est hyper dur de se relire, en particulier à cause du fait que c’est publié, exposé. Tout le monde connait ce sentiment-là. Enfin, le fait est que je voulais continuer à poursuivre cette idée de voyage, de traversée, de rencontres. Du coup, le deuxième aspect est une forme de prise de conscience. Après les Etats-Unis, je suis partie en Australie où je travaillais dans un bar, dans une ville minière. Il était ultra pourri mais je me faisais pas mal d’argent. Et surtout, j’étais confrontée tous les jours à des attitudes hyper sexistes. Il y avait là une importante objectivation de la femme. Pour te donner une idée, à côté des serveuses basiques, comme moi, habillées en noir, t-shirt, normal, il y avait ce qu’on appelle des skimpy. Chaque semaine, une fille différente venait au bar et apparaissait en sous-vêtements. Son arrivée était annoncée à l’avance avec des panneaux publicitaires, des surnoms sexy. C’était un équilibre que le bar avait trouvé pour éviter que les clients ne harcèlent les serveuses habituelles. C’est un milieu très particulier, hein…

Purée. C’est le moins qu’on puisse dire.

E
. Du coup, après cette expérience, j’ai été encore plus marquée par la condition des femmes. J’y étais déjà sensible, mais peut-être plus par intérêt que par réelle passion. Ensuite, avec tout l’argent que j’avais mis de côté dans cet endroit lugubre, j’ai eu envie de faire un voyage qui ait un sens, quelque chose de beau, pour compenser, en quelque sorte.

 

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« j’avais trop les boules, je me disais qu’on allait me voler toutes mes affaires ! »

 

On dénote une belle cohérence, et à la fois de la diversité, dans les sujets que tu abordes au fil du voyage : la tyrannie de l’apparence en Thaïlande, les transgenres au Cambodge, la relation au travail et à l’entrepreneuriat des femmes en Iran… Tu avais calculé ton coup ? As-tu défini à l’avance les lieux où tu allais te rendre ?

E. C’était à chaque fois différent, selon les destinations. J’avais défini les grandes lignes du voyage, mais tout changeait en cours de route. A Hanoï par exemple j’avais eu le temps de m’organiser au préalable, je restais chez une femme qui avait créé une association pour aider les mères célibataires. C’était un workaway ; tu travailles pour quelqu’un qui t’offre le logement et les repas. Donc la journée je donnais des cours aux enfants des mamans membres de l’association, et le soir on dînait ensemble, on parlait, c’est vraiment un bon plan. Par rapport à la barrière de la langue, au Cambodge par exemple, j’ai chopé un mec dans la rue en lui demandant s’il parlait anglais. Et comme c’est un pays où les jeunes sont plutôt à la recherche d’argent de poche, il accepté de me traduire des trucs.

C’est fou comme on invente des complications alors qu’il suffit parfois juste de faire confiance au cours des choses, et simplement demander.

E. A fond. C’est quelque chose qui m’a frappé. Avant d’y aller, j’avais trop les boules, je me disais qu’on allait me voler toutes mes affaires, ce genre de mésaventures. On voit les autres cultures comme hostiles alors qu’au final tout le monde est super gentil. Mais c’est vrai que tout n’a pas forcément été comme sur des roulettes. En Chine, perdue toute seule dans les montagnes du Yunnan, il m’a fallu cinq jours avant de trouver quelqu’un qui baragouinait l’anglais.
 Mais peu importe, j’avais entendu parler de ce village mosuo, où les femmes sont les égales des hommes, et j’ai voulu y aller. J’avais aussi entendu parler des ces femmes créatrices de start-ups en Iran… Tout ne me tombait pas dessus, je préparais un minimum. Quoiqu’il en soit, mon but dans chaque lieu était de mettre en avant des sujets qui touchent les femmes partout dans le monde, pour créer un sentiment d’empathie entre des êtres qui ne partagent pas la même culture ni la même religion. Je voulais, dans chaque pays, trouver un sujet qui pourrait interpeller une femme en Belgique.

 

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 » à chaque fois qu’il s’agissait de justifier quelque chose qui n’était pas justifiable, on invoquait systématiquement la tradition »

 

Tu t’es dit que si tu voulais que les gens s’intéressent à ce que tu écrivais, il fallait forcément que ça entre en résonance avec des sentiments qu’ils connaissent ?

E. Oui, je m’étais déjà dit ça avant. Ca a plus de sens pour moi ; je n’aurais pas été aussi touchée si je savais que d’autres personnes comme moi n’auraient pas été touchées à leur tour. Puis, quand t’y penses, il est rare de ne pas trouver un petit point commun quand on parle du sujet du genre. J’admets que quand j’évoque les nonnes bouddhistes, il n’y a pas énormément de ressemblances avec ce que vit la femme belge, mais je trouve qu’il existe quand même cette relation au genre qui reste intéressante et compréhensible malgré tout.

C’est un truc qui m’a « choquée » en lisant ton histoire au Myanmar ; dans le bouddhisme, hommes et femmes sont considérés comme égaux. Ce n’est que par après que cet ordre a été perturbé par la société, qui a superposé des traditions, des structures, à la religion – ou à la philosophie, dans ce cas.

E. Oui, il existe une forme d’hypocrisie dans le fait qu’il n’y ait en théorie pas de différence entre nonnes et moines, mais que cette discrimination apparaisse quand même, c’est affligeant. A Mandalay, au milieu du site où se trouve la plus grande pagode du pays gît un immense bouddha, avec plein de feuilles d’or dessus. Seuls les hommes peuvent y accéder. Les femmes doivent quant à elles le regarder depuis un écran, en dehors.  J’ai un peu testé le gardien, en lui demandant pourquoi je ne pouvais pas entrer, et il me répondait : « C’est la tradition, c’est la tradition ». A partir de ce moment, j’ai remarqué de façon encore plus flagrante qu’à chaque fois qu’il s’agissait de justifier quelque chose qui n’était pas justifiable, on invoquait systématiquement la tradition.

Ce qui est l’aveu en soi que ce n’est pas justifiable. Quand les gens sont obligés d’invoquer la tradition, c’est qu’ils sont quelque part conscients qu’il y a un truc qui cloche, puisqu’ils ne trouvent rien de mieux à donner comme explication !

E. C’est ça, le poids de ce mot est hyper lourd dans de nombreuses cultures. Et si on l’appelle pas « tradition », on dit « C’est comme ça, il faut l’accepter ». Cela dit, ce n’est pas pour autant que remarquer les défauts de cohérence dans les structures sociales des autres ne permet pas de se remettre en question soi-même. Mon dernier article était sur Bruxelles. Mon but à travers ce choix était de “nous” mettre sur la même ligne que tous ces pays, qu’on se retrouve sur la même trajectoire. C’était important pour coller à l’objectif d’empathie qui nourrit What is a Woman, pour pas qu’on se retrouve à nouveau dans un rapport “nous” et les “autres” — femmes d’autres cultures, d’autres pays.

Le paradoxe, c’est qu’en tant que touriste occidental, la tradition est parfois précisément ce que tu recherches, pour les belles coutumes par exemple, alors que d’un autre côté la tradition est aussi un joug, exactement comme les beaux colliers inconfortables des femmes thaïlandaises que tu as rencontrées. C’est un truc qui peut mettre mal à l’aise en tant que personne extérieure. D’ailleurs, toi, tu as parfois ressenti du malaise pendant ton voyage ? Notamment à cause du fait qu’il y avait souvent un appareil photo entre les gens et toi ?

E. Ce voyage m’a effectivement fait beaucoup réfléchir à la relation que j’avais avec mon appareil photo. C’est arrivé que je ne sorte pas ma caméra, je n’aurais pas osé parce que la relation était courte, furtive. Ca aurait complètement cassé le moment. La tension avec laquelle il faut toujours composer, c’est de trouver le point jusqu’où tu es autorisé à entrer dans la vie des autres. Je pense que tout dépend de la façon dont tu abordes la question.

 

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Dans ton agenda, il y a deux expos et une séance de dédicace prévues bientôt. What’s next ?



E. Je m’envole pour l’Australie fin mars, et j’ai le projet de créer une association, un collectif dont le but serait de continuer de créer un lien entre les femmes au niveau international. On pense à une plateforme de mentorat. C’est un système surtout connu dans le monde du business, auquel tu fais appel quand tu as besoin de conseil. Un peu comme un sage dans la montagne que tu irais voir.

Tu en as un, toi, de sage dans la montagne ?

E. Personnellement je n’ai pas réellement de mentor, mais j’ai eu ce truc… J’ai rencontré une femme, un jour, d’une quarantaine d’années. Je lui ai posé des questions dans le cadre de What is a Woman. Cette rencontre m’a fait bizarre parce que jusque maintenant, je trouvais super dur de trouver des exemples, des role models qui me convenaient parfaitement… Une femme qui gérerait toutes les identités qu’on peut avoir en tant que femme : suffisamment indépendante, mais qui ait aussi le temps pour une vie de famille…
 Je m’étais dit que cette femme devait trop être ma mentor, qu’elle devrait être là pour me conseiller.

 En fait, elle était la femme que je voudrais être plus tard. J’aimerais que tout le monde connaisse ça.

 

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Actualité

Une expo à Nivelles : https://www.facebook.com/events/157671484723044/

Une expo à Bruxelles : https://www.facebook.com/events/1261226197297436/

Une séance de dédicace pour American Macadam : https://www.facebook.com/events/918342348300280/

Crédits :

Maurine Toussaint ©
Ethel Karskens ©

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