Tipi Bookshop, pow-wow de l’édition photo indépendante

Photographe, encadreur, éditeur, community manager … Andrea Copetti a déjà endossé bien des rôles, mais celui qui l’habite et lui sied probablement le mieux, c’est celui de libraire. Il est les racines et l’origine de Tipi Bookshop, un sanctuaire d’histoires photographiques rares et authentiques, à deux pas de la Barrière de Saint-Gilles à Bruxelles. Lieu de perdition pour les portefeuilles passionnés et de réunion pour le milieu de l’édition et de la photo, le Tipi est hanté par l’anticonformisme de son fondateur, les histoires personnelles de ses artistes, et des livres uniques en leur genre.

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4 décembre 2016

Tipi Bookshop

 

« Comment je me suis retrouvé dans une librairie ? », répète Andrea Copetti. Tout à coup, la question semble curieuse, dans tous les sens du terme : entouré de hautes étagères en bois recouvertes de livres, assis dans un canapé au velours rouge anachronique, il est ici chez lui. Tipi Bookshop, la librairie de livres photo saint-gilloise, n’existerait pas sans lui. Tipi, c’est lui.

« De plus en plus de photographes s’auto-éditaient, mais souvent, ils ne savaient pas où vendre leurs livres. »

Il raconte tout de même : ses études d’illustration à St-Luc, puis à l’ERG, et cette petite phrase prononcée par un professeur, à la fin de son cursus : « J’aime comment tu réfléchis la photographie ». Cette façon de préférer la beauté de l’histoire, des images qui s’enfilent, plutôt que l’esthétique individuelle d’un cliché esseulé. Il saisit alors l’opportunité offerte par ce mentor, Gilbert Fastenaekens, qui lui propose de l’assister dans son travail d’édition. Sans rien attendre en retour, il enrichit le catalogue de la maison de nouveaux auteurs, travaillant en parallèle chez un encadreur d’art réputé. « J’ai quitté la maison d’édition pour une bonne raison : de plus en plus de photographes s’auto-éditaient, mais souvent, ils ne savaient pas où vendre leurs livres. Il y avait des réseaux bien sûr, des personnes qui avaient senti que d’un point de vue commercial, elles tenaient là une niche. De mon côté, je voulais faire autre chose qu’un projet purement commercial : je voulais créer une communauté. En faire partie, et pas seulement en être l’un des derniers maillons ». Il dresse alors le Tipi : un lieu où les artistes ne seront jamais relégués dans un coin, mais qui les réunit pour partager plus. Un rassemblement photographique sauce bruxelloise – à l’image des pow-wow, ces réunions amérindiennes autour d’une culture et de sa (sur)vie.

Inspirer, s’exprimer

« Depuis trois ans, c’est ce qui se passe : de plus en plus de personnes, qu’il s’agisse d’artistes, de commissaires d’exposition, d’imprimeurs ou encore de lithographes, viennent se ressourcer ici. Ils viennent voir ce qui se fait en termes d’impression, en dehors du mainstream ». Quand Andrea Copetti a lancé son projet de librairie indépendante il y a trois ans, c’était avec la certitude que la communauté de photographes, d’artistes du livre et d’amateurs du genre le suivrait dans l’aventure. « Si on fait confiance aux artistes, les artistes vont avoir confiance en eux. En étant certains de pouvoir compter sur un lieu qui fait la promotion de leur travail, ils peuvent se détendre et se re-concentrer sur celui-ci », déclare-t-il, aujourd’hui sûr de son choix. « C’est très riche, parce qu’on ne soutient pas seulement un auteur ou sa réputation, mais aussi son lieu d’impression, son relieur, son éditeur, etc. Si un étudiant arrive en étant intéressé par un livre en particulier, je peux le renseigner sur le papier utilisé, le graphiste qui a collaboré … C’est une chaîne, c’est circulaire : on s’alimente tous. Et à la fin, l’étudiant reviendra peut-être dans ma librairie avec son propre bouquin. Toutes ces personnes avec qui on échange … ça a des conséquences ». Un donné pour dix rendus.

 

Tipi Bookshop

 

Mais quand on n’a ni le nez dans l’édition, ni les mains dans la photographie, quand on n’est « qu’un » passant fugace de la rue de l’Hôtel des Monnaies, comment passer le pas – celui de la porte de Tipi Bookshop et de ce monde codifié, intimidant ? C’est que les regards curieux, étonnés, voire sceptiques, Andrea connait. « Il faut savoir que les trois questions qu’on me pose le plus souvent sont : « Est-ce que vous faites des photos d’identité ? », « Est-ce qu’on peut faire des photocopies ? » et « Est-ce que je peux relier mon mémoire ici ? » Mais souvent, ces personnes finissent par faire un tour. Tout le monde est le bienvenu, ça oui. » Si le client n’est pas roi dans la petite librairie, il n’en n’est pas moins un invité soigné, accompagné jusqu’aux portes de découvertes étonnantes.

Artistes du livre

C’est que les livres d’images sont singuliers, sous les doigts des visiteurs : rugueux et beaux à la fois, comme les histoires qui les habitent. Surtout, jamais lisses. Jamais convenus. Jamais suiveurs. Les matières, les couleurs, les volumes guident autant les potentiels acquéreurs que les titres et les noms, tantôt locaux et intimes, tantôt internationaux et prestigieux. « Ce mouvement où le livre devient de plus en plus objet, ça m’intéresse. Ça floute les lignes entre un livre produit par une machine et celui auquel on aurait ajouté des éléments de manière artisanale. Et en même temps, ça n’a pas le prix d’un livre d’artiste. » De quoi rappeler subtilement que les artistes font aussi des livres, des pages assemblées en quasi-œuvres d’art, à des prix pas forcément prohibitifs – une trentaine d’euros, parfois plus, parfois moins.

 

Tipi Bookshop

 

Au diable les couvertures à peine cartonnées, les caractères standards, les pages où l’on voit au travers et la forme rectangulaire trop classique ! Pour Andrea, ce qui pousse les gens à acheter des livres photos aujourd’hui, dans une ère au flux d’images sans fin, c’est leur format personnalisé. Leur unicité. « J’espère que les gens en ont marre de tout voir sur la même surface, à la même taille : sur un écran. Des histoires qui s’effacent quand on éteint l’ordinateur, c’est quelque chose qui, à la longue, peut devenir frustrant. Un livre, c’est une action très simple. On le tient, c’est un moment intime. La batterie ne va pas tomber à plat, on ne va pas vous le voler, non, tout le monde a un livre ! C’est l’objet social par excellence. On peut offrir un livre qui est important pour soi … Puis le racheter, parce qu’il est toujours important. On ne peut pas encore faire ça avec des applications ».

Slow books

Ce sont les rencontres qui font le libraire et son magasin de livres, mais aussi les jury d’étudiants et les lectures de portfolios. Ils alimentent les étagères en nouvelles publications, libres de nombreuses contraintes, dont celle du revenu. « Elle n’entreront jamais dans le marché parce qu’elles sont trop lentes », avoue Copetti. « Et moi, c’est cette vitesse qui m’intéresse. Comme une agriculture raisonnée. Pas quelque chose de sulfaté, qu’on coupe sans cesse pour faire pousser ». Car c’est entre autres pour faire taire les traditionnels rabats-joie du milieu qui veulent que la vie d’un livre excède à peine plus celle d’un drosophile, qu’il a monté de toutes pièces ce slow bookshop. « Pour moi, ce n’était juste pas possible que cinq ou dix années de travail soit enlevées des étagères après seulement trois mois ! » s’emporte Andrea, avant d’être radouci par la sonnette de la porte d’entrée.

« Il y a des livres de grandes maisons d’édition que je ne prends pas, pour des raisons politiques notamment, parce que ces maisons d’édition n’ont pas besoin de moi. »

Chez Tipi, la contrainte d’espace qui découle d’un soutien plus long des livres qui l’habitent se répercute forcément dans la sélection. On n’y trouve pas de tout – et c’est déjà beaucoup. Les « meilleures ventes du mois », très peu pour la grande vitrine qui dessine la façade : « Il y a des livres de grandes maisons d’édition que je ne prends pas, pour des raisons politiques notamment, parce que ces maisons d’édition n’ont pas besoin de moi », justifie le maître des lieux, qui vit derrière l’une des portes de la belle pièce d’exposition. « J’essaye d’avoir un équilibre entre des grands auteurs et des choses moins connues. Bien sûr, il y a des livres qui partent plus vite que d’autres, mais le plus intéressant, c’est de voir comment des petites publications peuvent être côte à côte avec de plus grosses sorties, et comment elles interagissent avec celles-ci. »

Les sujets photographiés disposés sur les tables ne sont quant à eux entachés d’aucuns tabous : ce qui prime, c’est la recherche d’une certaine consistance dans le discours et le travail des artistes. « Il y a des pratiques en photographie qui me parlent moins : celles qui s’auto-regardent et s’observent faire », avoue-t-il à ce propos. Ce qu’on retrouve en filigrane dans cette collection pointue, ce sont donc des histoires personnelles, qui font voyager. Et qui voyagent ensuite, du tipi à la valise du libraire et de la valise d’Andrea aux grands festivals internationaux du genre.

 

Tipi BookshopLa sélection d’artistes belges de Tipi Bookshop.

 

Librairie mobile

Loin de se contenter de ces événements – souvent lieux de rassemblement d’initiés – pour faire découvrir ses livres, Andrea Copetti saisit aussi les opportunités d’une présence numérique savamment travaillée … au risque de s’épuiser entre ses rôles de libraire, ingénieur et community manager. C’est que le libraire a cette qualité de savoir parler le langage de ses clients, des plus mobiles – ceux qui se déplacent jusque dans sa boutique – aux plus connectés. En carré sur Instagram ou en HD sur Vimeo, les livres se feuillettent … et s’achètent, sur une boutique en ligne qui fait livrer des paquets très personnalisés. « Il y a des réseaux sociaux qui ne rapportent rien directement, en termes d’argent », soulève ce libraire 2.0, « mais qui rapportent pédagogiquement. J’utilise par exemple Vimeo pour montrer les livres, tout en nouant des collaborations avec des labels de musique, comme Sub Rosa, pour voir comment la musique peut influencer la lecture, et vice-versa. Ils me font une proposition de son, que j’insère dans ma vidéo. Tout à coup, on crée un tout nouveau paysage sonore au livre. Ces labels ne connaissent rien de ce que je fais, et moi rien de ce qu’ils font, et c’est terriblement excitant ! »

 

Tipi Bookshop

Tipi Bookshop

« L’édition indépendante, c’est un peu le bateau pirate. »

« Aujourd’hui, mon entourage ose m’avouer qu’il n’y croyait pas, à ce projet, il y a trois ans : c’était trop de niche, c’était trop utopique », glisse-t-il. Quelques années plus tard, le succès confidentiel de Tipi Bookshop a su les rassurer, mais pas les faire taire : le bouche-à-oreille anime la sonnette de la porte, couverte des traces du passage d’habitués ou de nouveaux aficionados. Derrière les « Thanks Andrea », on comprend que faire différemment, ce n’est pas faire mal. Et que faire plus fou, c’est aussi faire plus fort. « L’édition indépendante, c’est une contre-culture, le dernier bastion où l’on est encore libre de faire ce qu’on veut. C’est un peu le bateau pirate. Ce n’est pas un objet en particulier, mais une énergie. C’est une puissance instable qu’on ne peut pas cadrer, quelque chose qu’on ne peut pas « acheter » ». En pourtant, dans la librairie caressée par les timides rayons de soleil d’une journée pourtant maussade, les clients attendent.

 

Crédits :

Crédits photo : ©Maurine Toussaint

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