Les textiles électroniques de Claire Williams

Le festival Voix de Femmes est toujours en pleine effervescence ! La programmation de cette treizième édition est plus qu’alléchante. D’ailleurs, Julie vous en parlait dans cet article au début de la semaine. Déployé à Liège et à Gand, l’événement accueille jusqu’au 29 octobre l’exposition à la galerie Rature et les trois ateliers (Antennes textiles, Broderies sonores et Tricotage de données) de l’artiste Claire Williams. Nous l’avons rencontrée !

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26 octobre 2017

Née à Abu Dhabi de parents anglo-français, Claire a grandi en France à partir de ses douze ans, mais c’est à Bruxelles qu’elle pratique désormais son art, après avoir suivi des études de design textile à La Cambre. De la machine à tricoter hackée jusqu’aux textiles transformés en surfaces de captations, ses œuvres s’inscrivent à la croisée des univers textiles, sonores et numériques et suivent une démarche qui se veut ouverte, transparente et collaborative. Nous l’avons rencontrée à l’atelier collaboratif BEK à Molenbeek, qu’elle partage actuellement avec 13 autres artistes, pour discuter de son travail.

Bonjour Claire ! Est-ce que tu peux nous parler de ta démarche ?

Claire Williams : Ce qui m’intéresse c’est de travailler et de bidouiller aux frontières de la science et des arts. L’idée c’est de matérialiser des données qui sont invisibles ou impalpables. J’ai d’abord travaillé sur la matérialisation de ces données dans la matière textile, je créais par exemple des motifs à partir d’algorithmes ou de sons et j’en faisais des tricots. Mais à un moment donné, j’ai eu envie que le textile ne soit pas juste la finalité de la matérialisation d’une donnée, mais qu’il soit lui-même un filtre ou un capteur de ces données. C’est à ce moment-là que je me suis mise à faire du textile électronique, c’est-à-dire traduire des composants électroniques avec des outils textiles traditionnels. Ca me permettait de comprendre la structure des différents textiles et surfaces avec lesquels je travaillais, mais aussi les différents matériaux utilisés et ce à quoi et par quoi ils étaient connectés, tout cela pour en faire des surfaces de captation. À chaque composant sa façon de fonctionner, ça demande de la recherche. Je regarde par exemple les techniques issues d’ouvrages de dames ou de différentes cultures.

 

 

 

Sur ton blog, tu partages énormément tes recherches. On a lu ton article « Binary Textiles », dans lequel tu expliques qu’en analysant les métiers à tisser Jacquard, tu t’es rendu compte de l’existence d’un langage commun utilisé en matière de tissage, d’informatique et de musique. Tu nous expliques ?

C.W. Quand j’ai commencé à tricoter avec des machines à tricoter domestiques hackées pour les connecter à des ordinateurs modernes, je me suis demandé comment cette machine était capable de communiquer avec un ordinateur moderne. En fait, les deux possèdent un langage commun qui est binaire. Pour l’ordinateur, ce sont des zéros et des uns. Le métier à tisser Jacquard (NDLR : inventé en 1801), lui, fonctionne avec des cartes perforées comportant le motif à dessiner. En plus, les cartes à perforer utilisées pour la machine à tricoter étaient inspirées de celles utilisées pour les orgues de Barbarie et les boîtes à musique. Le son est un élément que je travaille aussi, donc j’ai naturellement regroupé ces domaines ensemble. Une fois qu’on reconnaît un langage commun, c’est intéressant de voir la discussion qui peut se mettre en place entre ces différents éléments et comment encoder une donnée —cryptée ou non — dans une surface textile.

« J’aimerais stimuler l’imaginaire, forcer l’expérimentation, donner le plaisir de faire et montrer qu’il y a plein de réalités différentes, de façons d’aborder ce monde scientifique et physique. »


Tu parlais plus tôt de matérialiser des données qui sont souvent imperceptibles. Lors de ton workshop « Antennes Textiles » organisé dans le cadre du festival Voix de femmes, les participants et toi avez amplifié l’activité électromagnétique des appareils électroniques environnants en détournant des objets en antennes, puis en les utilisant pour capter les ondes environnantes lors d’une ballade dans le quartier. Pourquoi rendre l’imperceptible perceptible justement ?


C.W. Je veux faire vivre aux gens des choses, leur donner un autre regard sur le monde dans lequel ils évoluent. Ce qui est pour moi l’essence même de ce que fait un artiste. J’aimerais stimuler l’imaginaire, forcer l’expérimentation, donner le plaisir de faire et montrer qu’il y a plein de réalités différentes, de façons d’aborder ce monde scientifique et physique. On ne se rend pas du tout compte, mais en fait il y a des tonnes de données qui circulent ! Et lorsqu’on s’est baladés avec nos antennes DIY, on s’est rendu compte de la variété immense de données autour de nous, alors qu’on ne percevait qu’une toute petite partie du spectre que cette antenne peut capter. C’est parfois interprété différemment : on me parle de fantômes, de croyances supérieures, etc. Ce qui devient intéressant c’est l’interaction provoquée entre les gens extérieurs et ceux qui utilisent l’antenne et qui deviennent par la même occasion une performance. L’idée ce n’est pas d’établir une vérité, mais d’expérimenter, d’en parler et de donner un outil de décodage du monde différent.

 


Un thème qui semble te tenir à cœur est la réappropriation des outils numériques. Pourquoi ?

C.W. On est dans un monde qui utilise de plus en plus de technologies, qui sont de plus en plus complexes et on s’éloigne progressivement de la façon dont les choses sont faites. C’est important de comprendre comment un objet fonctionne et de le construire, par exemple au travers de la broderie, et de se rendre compte que bien que le résultat ne soit pas toujours sophistiqué, ça reste fascinant d’avoir créé. Il faut l’aborder de manière ludique, avec des objets familiers. Le fait de passer par le textile, plutôt que par de la technologie pure et dure, rend le processus moins intimidant. C’est important de titiller la curiosité des participants (NDLR : ceux des workshops) et de les motiver à se réapproprier certaines techniques. Je tente de planter la graine, en espérant que ça ait un impact sur le long terme.

En tant qu’artiste, j’ai aussi besoin de m’engager à ne pas limiter l’accès à mon travail à un type de galerie, de population, de classe.

Ton travail s’inscrit profondément dans la collaboration, l’apprentissage et le partage de ta recherche et de tutoriels (disponibles sur ton blog). Pourquoi cette volonté de transparence et d’openaccess ?

C.W. Il y a plusieurs raisons ! Premièrement, quand tu te lances dans la recherche, je trouve ça super important de le partager : ça permet à d’autres gens d’apporter de nouvelles idées et de donner de la perspective à ton travail.
Ensuite, il faut savoir que quand j’ai commencé à faire du textile électronique, j’avais des envies, mais je n’y connaissais rien ! Il n’y avait pas de formation à l’époque. C’est grâce à une communauté de gens qui recherchaient, documentaient et partageaient leurs recherches que j’ai pu me lancer. Avec cette communauté, on fait des Summer Camps annuels pour praticiens du textile électronique en France. C’est l’occasion de remettre en question notre pratique, de la redéfinir et d’échanger nos échantillons de textiles électroniques, nos plans et nos schémas. Ça m’a poussé à repenser ma méthodologie de travail parce qu’il faut apprendre à archiver et documenter en supplément de sa recherche personnelle.
En tant qu’artiste, j’ai aussi besoin de m’engager à ne pas limiter l’accès à mon travail à un type de galerie, de population, de classe. Avec les ateliers, j’emmène des gens différents et je leur montre de A à Z ma recherche. Ça décomplexe et démystifie les processus de fabrication et ça pousse tout le monde à bidouiller et expérimenter. Je veux montrer que le processus est aussi important que le résultat.
Enfin, mon travail est financé par des ASBL et des bourses (provenant notamment de la cellule Arts Numériques de la Fédération Wallonie-Bruxelles). Partager, c’est ma façon d’offrir une rétribution aux personnes qui, en payant leurs impôts, ont contribué aux subventions publiques et qui me permettent de vivre en tant qu’artiste.

 

Ceux qui veulent voir ton expo à la galerie Rature dans le cadre du festival ont jusqu’au 29 octobre pour s’y rendre… Et après, où est-ce qu’on te retrouvera ? Quels sont tes prochains projets ?

C.W. Je pars au Chili au mois de novembre pour un festival de textile électronique où je donnerai des ateliers, mais aussi pour découvrir le textile local.
Du 9 au 30 décembre, je participe à l’exposition organisée aux Halles Saint-Géry dans le cadre de Nova xx.
Je commence une résidence-mission de quatre mois de dans la région de Roubaix et Tourcoing à partir de janvier. Ça s’annonce assez intense : je travaillerai en collaboration avec des écoles pour éduquer sur les processus artistiques. Roubaix à une histoire très intéressante au niveau du textile, je compte interviewer d’anciens ouvriers textiles en compagnie des étudiants. En parallèle, je travaillerai avec un artiste sonore, Julien Poidevin : on va créer une œuvre qui réutilisera les cartes à perforer des métiers Jacquard pour produire des sons qui vont résonner dans la manufacture de Roubaix.
Niveau recherche, je voudrais aussi continuer à travailler sur mes antennes, mais cette fois-ci tenter de capter de la radioastronomie, c’est-à-dire les météorites ou le soleil.

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LIENS VERS L’ARTISTE

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Le festival Voix de Femmes se tient jusqu’au 29 octobre !

Crédits :

© Claire Williams

© Maude Willaerts

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