On dit que les Blancs ne savent pas kunyaza

On le savait déjà, les Blancs ne savent pas danser. Mais au Rwanda, on dit qu’ils ne savent pas kunyaza non plus. Dans ‘Sacred Water’, Olivier Jourdain part à la rencontre de cette pratique sexuelle ancestrale, secret bien gardé des femmes rwandaises… et très prisé par les hommes.

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14 février 2017

A la suite de la projection de son film lors du Festival International du Documentaire d’Amsterdam, j’ai eu droit à un moment particulier avec Olivier Jourdain, compatriote et réalisateur du film “L’eau sacrée” : une ode à l’art ancestral du kunyaza ou l’amour made in Rwanda qui, lorsqu’il est maîtrisé, aboutit littéralement à une explosion. Chez nous, on appelle ça plus communément le squirting ou l’éjaculation féminine. Ne vous attendez pas à un mode d’emploi, le film est jouissif mais surtout poétique, et soulève sans jugement de belles questions autour du couple, du plaisir féminin et de notre rapport à la sexualité dans une société mondialisée.

 

 


À la suite de la projection, des femmes t’ont remercié pour ce film qui parle si ouvertement du plaisir féminin. Il me semble tout de même qu’il s’agit d’autre chose : l’éjaculation féminine ne rime pas forcément avec orgasme.

Olivier Jourdain : Je suis d’accord, ce n’est pas un film sur le plaisir mais plutôt un film sur l’intimité d’un pays. Cette histoire d’eau sacrée, c’est un prétexte pour découvrir le Rwanda autrement. L’éjaculation féminine, c’est vendeur, mais je ne veux pas inciter au tourisme sexuel, je veux même éviter ça à tout prix. C’est un sujet difficile à assumer pour un homme Blanc, et je n’ai de cesse de clarifier ma démarche : le but n’est pas de faire un film choc ou graveleux, et ce n’est pas un mode d’emploi non plus. Ce que je veux donner à voir, c’est l’aspect culturel, poétique de cette pratique, qui s’apprend par le partage et la transmission intergénérationnelle.

Est-ce vraiment le plaisir féminin qui est au centre de cette pratique ? Dans le film, on parle beaucoup du plaisir de l’homme, de sa satisfaction à donner du plaisir…

La culture rwandaise est plutôt machiste, hyper codifiée, stratifiée. C’est un fait : le but ultime de la sexualité reste le plaisir de l’homme. Pour un homme, réussir à provoquer cette éjaculation féminine, c’est avoir un pouvoir sur la femme. Du côté des femmes, elles ont cette pression à satisfaire leur mari, à le faire se sentir homme. Dans le film, il y a cette euphorie autour du squirting qui est incarnée notamment par Vestine, l’animatrice radio. Mais beaucoup de femmes disent qu’elles n’y arrivent pas, elles ont honte de ne pas être des femmes-fontaines. Ou alors, elles détachent complètement cette pratique de l’orgasme. Elles éjaculent sur commande, pour faire plaisir, et comme ça on les laisse tranquilles.

 

Le fait que l’Occident porte une grande attention aux questions LGBTQ+ en Afrique est souvent ressenti comme quelque chose d’infantilisant, presque intrusif.



Dans quel contexte as-tu appris l’existence du kunyaza ?

En 2009, je réalisais un film pour une ONG. Je dormais chez un ami rwandais, que l’on pourrait décrire comme un homme à femmes. Régulièrement, je le voyais mettre son matelas à sécher au soleil et je lui ai naïvement demandé pourquoi. Au lieu de me répondre de manière crue, il m’a raconté cette petite fable que l’on retrouve dans le film : l’histoire de cette reine esseulée qui, en cherchant à combler le vide laissé par son guerrier de mari, a déclenché une explosion en elle. Au retour du roi, elle lui a transmis sa découverte et c’est comme ça que le kunyaza est né.

Le kunyaza semble être une tradition délaissée par les jeunes “modernisés”. Est-ce un des dommages collatéraux de la mondialisation ?  

Le kunyaza est surtout pratiqué au Rwanda et en Ouganda, c’est-à-dire l’ancien royaume rwandais. C’est un petit peu plus connu au Congo, mais on y voit ça d’un œil étrange. Ce qui serait intéressant, ce serait de cartographier le phénomène, mais c’est quasiment impossible parce qu’il y a eu une pression très forte du religieux, celui importé par l’homme Blanc. Ça, c’est une première conséquence de la mondialisation. Ensuite, on remarque que dans la capitale, les gens sont moins au fait de la culture ancestrale. Peut-être parce qu’il s’agit avant tout de réfugiés revenus au pays après le génocide. Ils mènent une vie plus moderne, ils sont davantage soumis à une culture globalisée, où le squirting est vu comme quelque chose de marginal, très pornographique. Mais dans la réalité, le Rwanda n’est pas le pays de la jouissance ultime ou le paradis du sexe. À la campagne, la masturbation, le cunnilingus ou la fellation sont vus comme des tabous.

Dans le film, on parle exclusivement de relations hétérosexuelles. Est-ce que le kunyaza est aussi valorisé dans les relations lesbiennes ?

Au Rwanda, l’homosexualité est relativement acceptée mais elle est vue comme un truc importé par les Blancs, comme si cela n’existait pas initialement. Le fait que l’Occident porte une grande attention aux questions LGBTQ+ en Afrique est souvent ressenti comme quelque chose d’infantilisant, presque intrusif. Il y a cependant un aspect un peu ambigu dans le kunyaza, c’est souligné lors de la scène du lac où il y a un débat autour de la fable initiale : est-ce qu’il s’agit de masturbation ou de plaisir entre femmes ? Comme pour le gukuna, cette pratique qui consiste à s’étirer les petites lèvres en s’appliquant de la crème sur les parties génitales : les missionnaires l’ont banni parce qu’ils voyaient ça comme une pratique “déviante”.

Est-ce que tu as été toi-même amené à redéfinir ta propre définition du plaisir ? De la sexualité ?

Je vais te dévoiler maintenant la version officieuse de mon expérience du kunyaza : j’ai eu une copine rwandaise qui m’a permis de passer de la théorie à la pratique. C’était une expérience ritualisée, presque spirituelle. Sacrée, dans le sens qu’on n’interroge pas, qui se respecte, qui est codifiée. Impressionnante aussi. Mais c’était un moment particulier dans un contexte particulier. Je ne suis pas rentré en Belgique en me disant que j’allais en faire l’apologie, présenter le kunyaza comme la sexualité par excellence. Mais c’est vrai que pas mal de mes amies se lamentent parce que depuis, leur mec s’acharne à leur tapoter le clitoris, sans succès. Ce film est un miroir de notre sexualité, on a chacun nos expériences, nos blocages. C’est de l’anthropologie visuelle, on peut en retirer une analyse mais il n’est pas question de jugement. Je pense cependant qu’un des effets bénéfiques du film est qu’il propose une image de la sexualité en Afrique qui détonne avec ce que l’on a l’habitude d’entendre : les mutilations, les viols. Et ça, c’est émancipateur.

 

 

 

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

‘Sacred Water’, un documentaire d’Olivier Jourdain – durée : 0h55

Sortie ce mercredi 15 février au Cinéma Aventure, Bruxelles

Crédits :

Nameless Prod / Sacredwater-movie.com

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