Rester vivants : deuil d’une révolution révolue ?

Dans son documentaire Rester vivants, la réalisatrice Pauline Beugnies rend la parole à une jeunesse égyptienne qui se l’est vue confisquée. Peu avant la sortie en salles du documentaire ce mercredi 6 décembre, Alphabeta est venue à sa rencontre pour qu’elle nous parle de cette révolution aux multiples facettes : persistante, contagieuse et culpabilisante mais quelque part, toujours présente.

écrit par

5 décembre 2017

Eté 2011, Le Caire, Égypte. La photo d’un jeune alexandrin, Khaled Saïd, mort après avoir été brutalement battu par les forces policières devient l’étincelle sur le gaz des mécontentements. La page « Nous sommes tous Khaled Saïd » circule sur tous les réseaux sociaux. Pendant 18 jours,une génération entière occupe la place Tahrir, indépendamment des convictions religieuses. Une génération qui se réapproprie l’espace public pour en faire un lieu de débat, de réclamation et de célébration. Une génération animée par l’ardeur de faire bouger les choses. Qui fait tomber Moubarak en l’espace de quelques semaines, dictateur qui avait régné sur l’Egypte d’une main de fer pendant trente ans. Une génération qui, avec conviction ou tout du moins en leur accordant le bénéfice du doute, met au pouvoir la confrérie des Frères Musulmans. Ces derniers sont violemment destitués du pouvoir en 2014 par l’armée et le Maréchal Sissi.

La révolution en Egypte est venue, a vu, mais a-t-elle vaincu la génération Tahrir ? Si elle s’est essoufflée avec les dérives des Frères Musulmans, a-t-elle rendu son dernier souffle avec leur destitution et régime militaire actuel de Sissi ? Si elle est bien morte, que faire de son fantôme ? Comment continuer à vivre dans un contexte répressif, débattre en lieu clos, après avoir vécu une période aussi libératrice ? Ce sont quelques-unes des questions que le documentaire Rester Vivants soulève au travers des témoignages de quatre jeunes égyptien.ne.s.

 

 

Ammar l’artiste de rue anarchiste et séculaire, Imen la jeune mère musulmane exilée au Qatar, Kirilos le représentant médical chrétien orthodoxe, et Soleyfa la journaliste et militante de première ligne en désillusion – ils ont tous, à leur façon, été profondément marqués par les évènements du printemps arabe. Ils sont depuis retournés dans un certain quotidien, ont trouvé l’amour ou fondent leurs familles dans une nouvelle réalité. Confrontés à leur ardeur révolutionnaire d’antan, ces quatre personnages partagent avec nous leurs états d’âme actuels, les échos de ce pic d’espoir, dans un contexte où le débat social et politique est limité, si pas étouffé. Alphabeta a eu l’occasion de rencontrer Pauline Beugnies, la réalisatrice de Rester vivants, en plein dans les derniers préparatifs de montage au Vendôme pour la sortie bruxelloise du documentaire. Parmi les papiers bulles qui protégeaient ces photos documentant le soulèvement populaire (maintenant habillant le foyer du Vendôme), elle nous parle du hasard qui a conduit une jeune photographe belge diplômée de l’IHECS à atterrir au Caire en 2008. Un besoin de donner de la substance à son travail, après des voyages en Albanie, au Bangladesh, au Congo ; un accord de coopération entre la Belgique et l’Egypte, une envie d’apprendre l’arabe suivie d’une bourse pour l’étudier à l’Université du Caire.

Si son arrivée initiale est guidée par un curieux alignement des planètes, on ressent que Pauline, en s’y installant avec son compagnon en 2009, pour y travailler en tant que photographe  freelance, était surtout mue par le besoin d’aller creuser plus loin : dans une langue, dans une culture, dans le but d’acquérir une certaine légitimité pour représenter avec nuance ce pays et ses habitants.

Au vu de ton parcours, on suppose que c’est un processus assez organique qui t’a amenée à suivre ces jeunes personnes qu’on retrouve dans ton film ?
Pauline. Tout à fait. J’avais déjà commencé à suivre ces jeunes activistes qui rêvaient de révolution, qui, suite à la mort brutale de Khaled Saïd, se sont mobilisée. Une mobilisation de jeunes d’horizon très différents déjà dans des mouvements démocratiques, tel que « Justice et Liberté ». D’ailleurs, c’est Soleyfa [un des personnages principaux du film], active dans ce groupe, qui nous a guidés vers l’un des points de départ des marches qui rejoignaient la place Tahrir. Des lieux gardés secrets pour éviter l’obstruction de la manifestation par la police. C’est ainsi que de fil en aiguille, je me suis retrouvée à faire ce travail photo, sans que je sache que ça allait devenir un livre, et par la suite un documentaire.

Génération Tahrir (c) Pauline Beugnies

Quand a germé l’idée d’en faire un documentaire ?
P. L’idée est venue beaucoup plus tard. La plupart des images d’ archive de l’occupation de Tahrir contenues dans Rester vivants avaient été filmées à l’occasion d’un web-documentaire crée en collaboration avec France Culture, intitulé Sout El Shaba ou La voix des jeunes. L’idée été d’en faire un film pour la télé si le projet initial tombait à l’eau, ce qui n’est finalement pas arrivé. Par la suite, peu après la destitution de Morsi par l’armée en 2013, enceinte de mon premier enfant, j’ai dû rapidement quitter l’Egypte. Malgré ça, j’ai continué à travailler sur mes images pour la publication de mon livre Génération Tahrir et je me suis par la même occasion replongé dans ces archives.
Entre temps en Égypte je me rendais compte que la situation se fermait complètement, et devenait très difficile à couvrir. De mon côté en Belgique, j’étais frustrée du silence de mes images. C’est cette frustration, liée au fait d’avoir été en quelque sorte contrainte de quitter l’Egypte, mais surtout cette envie de donner la parole à ces jeunes égyptiens, qui m’a amené à retourner au Caire et revoir les personnages de Rester vivants en 2014.
A mon retour, j’ai vite réalisé que j’avais bien fait d’être partie. Les journalistes qui sont restés pendant la transition étaient complètement déprimés de la situation qui y régnait. Parmi ceux qui n’ont pas quitté le pays, beaucoup recevaient des menaces dans la rue, d’autres ont même été arrêtés. Moi, je revenais avec une énergie renouvelée, et c’est là je me suis dit que ce film devait être fait.

Tu avais gardé contact avec les protagonistes de Rester vivants ? Comment leur état d’esprit avait- il changé à ton retour ?

P. Oui bien sûr. Ce sont des personnes que je connais très bien qui étaient devenu-e-s des ami-e-s. Je suis revenue en Égypte en 2014 juste avant l’élection de Sissi, dans une période de transition très difficile. Une période qui a créé beaucoup de divisions là où les opinions, ou tout du moins les efforts, avaient été précédemment unis pendant le soulèvement populaire. En effet, le militantisme de la révolution avait brisé des barrières entre les islamistes et les non-islamistes. Cette période de transition, et le traitement des Frère Musulmans en particulier, a crée des divisions dans les rangs des révolutionnaires. Et surtout, a mené vers un grand désenchantement.
En effet, cette situation a marqué un tournant, car elle a refermé le débat entre les révolutionnaires de la première heure. J’ai vu une sacrée différence, des gens ne s’adressaient plus la parole. Des grandes figures de la révolution qui ont été complètement excessives dans leurs propos vis-à-vis des Frère Musulmans. En parlant de ces derniers comme s’ils n’étaient pas égyptiens, qu’ils ne méritaient rien d’autre que la mort. Imen, malgré le fait qu’elle ait quitté la confrérie, désillusionné par leur démarche politique, en a notamment souffert. C’était dur pour elle de voir ces activistes qu’elle avait suivis parler de la sorte.
Mais je n’avais pas envie que cette division soit l’objet du film. Au contraire, j’avais envie de les réunir à nouveau. Justement, comme ils l’avaient été pendant la révolution, pendant les 18 jours d’occupation de la place Tahrir. Je voulais explorer comment ils continuaient à essayer de faire survivre leurs idéaux dans un contexte répressif, mais également en avançant dans leur vie.

Ammar, Rester Vivants (c) Pauline Beugnies

On voit d’ailleurs que tu représentes dans ton documentaire les diverses façons dont la révolution, ou tout du moins les échos et les symboles de l’occupation de la place Tahrir, perdurent pour ces personnes.

P. Oui, complètement. D’ailleurs, c’est pour cela qu’on a intégré les chants de Tahrir, ces échos de la révolution dans les noirs. L’idée était de montrer que la révolution, même invisible, continue de nous hanter. Même moi, qui ne suis pourtant pas égyptienne, elle me hante encore. On aura toujours cette relation très compliquée avec elle. Si c’est un personnage [rires] du film, elle nous a donné du pouvoir, empowered comme on dit, mais elle nous, leurs, a pris beaucoup de choses aussi également. Leur naïveté, leur innocence (s’il y en avait encore), mais aussi tout leur espoir et leurs rêves. C’était la douche froide. Car à un moment, ça a été une vraie gueule de bois de cette révolution. Une richesse, un héritage magnifique, mais également un fardeau avec lequel il faut vivre. Ils se sentent responsable, et coupables.
C’est ce que Imen évoque au début du documentaire [voir bande d’annonce]. Elle se demande « Est-ce qu’on aurait dû le faire ? Oui, mais en même temps on a beaucoup perdu, c’est pire qu’avant ». Car c’est clair que les choses ont empiré. Vivre avec cette responsabilité n’est pas forcément une évidence. Comme Imen le mentionne, ils sont tous en post-trauma. Et ça va mettre du temps à se régler, car elles ne sont pas abordées de front ces questions-là. C’est pour ça que le film fait office de « micro-thérapie » en quelque sorte.

Imen, Rester Vivants (c) Pauline Beugnies

Un deuil ?
P. Oui un deuil, un deuil d’une certaine partie de cette révolution sans doute. Pour moi elle n’est pas finie. Par ailleurs, un ami égyptien en exil à Berlin, ému suite à la projection du documentaire en Allemagne, m’a dit : « Toi aussi tu te sens responsable, t’as aussi quelque chose à régler. C’est pour ça que tu l’as fait ce film, et qu’on l’entend aussi ta voix dans le documentaire ».  Ce n’est pas faux, et la preuve : moi qui me disais que j’allais partir sur d’autres sujets, je me retrouve maintenant embarquée sur un nouveau projet photo sur Egypte. Cette fois-ci sur les disparitions forcées.

Tu conçois le documentaire comme une/ta forme d’activisme à toi?
P. Sans doute… Complètement. Je n’en étais pas consciente initialement. Le documentaire m’a fait réaliser que je pouvais me libérer de certains carcans journalistiques. Que je pouvais maitriser un sujet de A à Z. Des sujets comme « Molenbeek, île de djihadistes », non merci. Je me suis rendue compte que je pouvais me libérer de ça, ce qui n’est pas une évidence lorsqu’on travaille comme photographe freelance. J’ai un point de vue, qui est fort. Je ne suis pas d’accord avec la couverture médiatique actuellement accordée à l’Egypte: qu’on n’ait des yeux que pour Daesh et qu’on ne donne pas la parole à ces jeunes-là.
Je veux qu’on les regarde et qu’on se rende compte que le monde arabe, musulman, ce n’est pas que Daesh.  C’est dur de se dire que ces jeunes personnes, des méga-stars de nos médias en 2011, sont aujourd’hui oubliées. Pourtant l’Europe participe également indirectement à la situation. Les gens ici ne voient pas plus loin que l’aide que le régime militaire apporte dans la lutte contre Daesh, mais ce régime lui-même alimente le terrorisme. Je l’ai vu de mes propres yeux. En même temps, je préfère me placer au-delà du politique ou du militant.
Un film qui montre des personnes qui luttent pour faire vivre leurs idéaux, ça reste plus accessible. On rencontre des gens avant tout en visionnant ce film. C’est d’ailleurs un des principaux retours positifs que j’ai reçu des spectateurs du documentaire qui ont vus film. Je veux qu’on se dise après : « Ah, tiens. Il y a peut-être quelque chose qui nous échappe. Ce n’est peut-être pas aussi simple que ce qu’on essaye de nous faire croire. »

Venir à la rencontre de ces personnes. Est-ce aussi une des raisons qui a dicté ton choix de faire cohabiter différentes temporalités dans le documentaire ? Cet aller-retour dans le temps un peu chaotique, qui perd par moment le spectateur ?
P. Je n’avais pas envie qu’on se focalise sur la chronologie.  J’avais surtout envie de mettre en exergue le contraste entre l’avant et l’après Sissi. Le moment où la parole a été confisquée. Ce côté très oppressant du fait de ne plus avoir la possibilité de débattre ouvertement de politique dans les espaces publics, dans la rue.

Soleyfa, Rester Vivants (c) Pauline Beugnies

Mais du coup, dans ce contexte, les personnes n’avaient pas peur de se confier ? Une sorte d’autocensure ?
P. Pas du tout. Je crois qu’ils me font confiance et ils n’ont pas peur. Et même si j’ai peur pour eux, j’ai également la responsabilité de ne pas les censurer encore une fois. On leur prends déjà tant la parole. Mais c’est sûr que s’il leur arrivait quelque chose je me sentirais responsable. En tout cas, en dehors de ce projet ils continuent à prendre des risques. Notamment Soleyfa [journaliste] et Ammar [artiste]. Après j’essaye de les soutenir là-dedans. C’était important pour moi de mettre Soleyfa en contact avec des journalistes et des organisations militant pour droits de l’homme ici. Afin qu’ils se rendent compte de la difficulté de son travail. On est plus fort avec un réseau. Ça peut leur permettre de sortir du cloisonnement imposé par ce régime, mais également aussi par nos médias en quelques sorte.
Il y a un certain délaissement dans la couverture médiatique de la situation en Égypte. Une absence de contextualisation, en parlant de exclusivement du terrorisme [de Daesh]. Ceci sans mention aucune de la dictature qui détient quarante milles prisonniers politiques. Ça me révolte. Ce n’est pas la faute d’un média en particulier mais quand on amasse ces cas, ça a de réelles conséquences.

Tu parlais d’un projet photographique sur les disparitions forcées. Tu veux élaborer ?
P. Le projet a commencé lorsque l’écrivain bloggeur égyptien, Ahmed Nagy, avec qui j’ai collaboré dans pour l’ouvrage Génération Tahrir, a été arrêté. Une histoire absurde ! Un passage d’un de ses écrits avait été publié dans une revue littéraire en Égypte. Une histoire décrivant une relation, un peu olé olé certes, mais bon, rien d’érotique… Une personne dépose une plainte en justice, en plaidant que la lecture du passage a failli lui provoquer une crise cardiaque ! Il est disculpé lors de ce procès, mais se retrouve quand même mis en prison suite à un appel du procureur.
Moi qui pensais mettre l’Egypte entre parenthèses, je rentre un dossier et reçois une bourse pour un projet sur l’Egypte. C’est super, hein ! [rires] Me voilà repartie, avec une expo prévue en février dans un musée d’art contemporain à Charleroi, le BPS22. Projet au départ dans une démarche plus journalistique, il a progressivement pris une autre dimension, qui se prête plus à un musée d’art (une première pour moi !). J’y explore les thèmes de la disparition et de l’absence. Dans un contexte où l’existence même de personnes est constamment niée par l’Etat, et dans lequel il faut continuellement la prouver.

Kirilos, Rester Vivants (c) Pauline Beugnies

Et après l’Egypte, (puisqu’on reste vivants) il y a quoi ?
P. Après l’Égypte, il y a plein de choses. Je suis en train d’écrire deux projets de fiction en parallèle, toujours inspirés d’histoires réelles. Un projet de long métrage en Belgique autour de l’affaire Dutroux qui a beaucoup marqué mon enfance. Avant ça, j’expérimente avec l’écriture de scénario pour un court-métrage, une histoire d’amour entre deux femmes, toujours en Egypte. Il reste encore beaucoup d’histoires à raconter !

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

TOURNÉE DES CINÉMAS D’ART ET ESSAIS

Des projections-débats en présence de la réalisatrice et deux des personnages du film auront lieu du 04 au 15 décembre 2017.

Le Churchill, à Liège : 04/12, 20h
Le Vendôme, à Bruxelles: le 05/12 et le 12/12, 19h30
Le Caméo, à Namur : 07/12, 20h
Le Quai 10, Charleroi : 08/12, 20h
Le Plaza Art, Mons : 14/12, 20h

SORTIE CINÉMA

Les projections-débats seront suivies d’une sortie à Bruxelles et à Charleroi:
Vendôme, à partir du 06/12
Quai 10, à partir du 09/12

DIFFUSION RTBF : fin janvier 2018

Crédits :

Réalisation : Pauline Beugnies

Production : Rayuela Productions (BE)

Co-production :
RTBF – Unité Documentaire
Atelier Cinéma – GSARA
WIP – Wallonie Image Production

Les bons copains

ALPHABETA MAGAZINE

Chasse les tendances créatives et débusque les talents émergents.

On s'appelle?

Pour nous faire un petit coucou : coucou@alphabetamagazine.com

Le CLUB

De plus amples informations arrivent très bientôt, restez dans les environs !