Philippe Delerm, une rencontre qui ne se passe pas des mots

Quand on est l’auteur d’une phrase si jolie, si sobre et si forte que « Aimer, c’est avoir quelqu’un à perdre » (« Où sont les enfants ? » dans Et vous avez eu beau temps ?), toutes les autres, entendues ou prononcées, pourraient paraître dérisoires mais non ! Philippe Delerm est de ceux qui savent entendre, écouter et réécrire. Dans son dernier recueil, Et vous avez eu beau temps ? sous- titré La perfidie ordinaire des petites phrases (éditions du Seuil), il nous propose un panel de phrases qui en disent plus que ce qu’elles laissent entendre. Avec ce style, toujours bienveillant même s’il est acerbe parfois, et cette attitude contemplative caractéristique, Philippe Delerm offre un recueil truculent qui ne relève pas du tout de l’analyse formelle, linguistique ou sociale de phrases, dont certaines font notre quotidien, mais plutôt d’une série d’histoires courtes, de micro fictions aux chutes jubilatoires souvent. Comme un La Fontaine en son temps, qui a su renouveler le genre de la fable en augmentant toutes leurs circonstances, Philippe Delerm sait mettre en scène, contextualiser, des phrases en apparence anodines auxquelles il donne toute une profondeur.

 

écrit par

30 janvier 2018

La rencontre a lieu au Léopold Café en fin de journée, un endroit presque trop bruyant pour une conversation aux allures de confidences. Avec son calme si contagieux et si plaisant, Philippe Delerm nous accorde un peu de son temps, du bon vieux temps, pour évoquer son dernier recueil de textes courts, Et vous avez eu beau temps?. Une fois encore ce sont des phrases du quotidien qui deviennent des instantanés littéraires et racontent une certaine humanité, aussi touchante qu’agaçante parfois.
Entretien.

Comment s’est constituée cette collecte de 68 phrases, trésor précieux dont tu te délectes ?

Delerm Philippe. Ce recueil peut paraître court aux yeux des lecteurs, notamment par sa facture et dans son ensemble mais en fait il m’a fallu un laps de temps assez long pour l’écrire, deux ans et demi. Il s’agit de mon troisième recueil d’analyses de phrases courtes, il y a eu d’abord Ma Grand-mère avait les mêmes (2008) et Je vais passer pour un vieux con (2012).

68 ?! Il y a une sélection ? Comment tu procèdes, comment te viennent les idées ?

D.P. Il y a une sélection oui, je n’ai pas tout pris. La sélection se fait d’elle-même, car tout dépend de la chute qui me vient ou non. Plus qu’une pure analyse de phrases, chaque chapitre est une micro fiction, une mise en circonstances. Les idées ne me viennent jamais quand je vis les choses, mais bien après. Il y a une vie après la vie ! Je ne note pas mes idées, je n’ai pas de carnet. Les idées viennent comme elles se présentent et leur mise à l’épreuve, c’est la chute qui vient en cours de route, une fois que je me suis arrêté sur une phrase. Je travaille comme ça. Si la chute ne vient pas, j’abandonne la phrase.

Autant de phrases prononcées que de phrases entendues ? Et des phrases marquées géographiquement, glanées au fil de tes déambulations entre ville et campagne, entre Paris où tu passes une partie de ton temps et Beaumont-Le-Roger, en Normandie ?

D.P. Oui. Pour moitié des phrases que je dis, et pour moitié des phrases entendues. Très clairement, il y a des phrases qui viennent de mon quotidien en Normandie, comme « ça r’ pousse pas ! » que dit ma boulangère à Beaumont, « C’est y vot’ temps ? » typiquement normand ou « Il en fallait », à propos de la pluie, dans la bouche d’un monsieur à la boulangerie, et d’autres phrases très parisiennes, une hyper Marais, entendue à la terrasse d’un café « Est-ce que je décrète que j’ai le droit de me faire plaisir ? » qui témoigne vraiment d’un certain plaisir de s’écouter parler.

Philippe Delerm- Leopold Café, Etterbeek

L’intention au départ ?

D.P. J’ai tendance naturellement à être assez moqueur et assez malicieux dans mon rapport avec les gens. Mais la moquerie est tendre, je fais d’ailleurs partie « des gens ». Je veux juste montrer une certaine duplicité de la nature humaine, un peu de mauvaise foi aussi parfois. Alors je suis attentif à ce que j’entends. Mais il y a aussi des phrases qui m’énervent vraiment, plus radicalement, comme celles où l’on perçoit que les gens revendiquent le monopole de la sensibilité, une sensibilité plus grande que les autres. Celle qui m’exaspère le plus c’est « moi je ne sais pas faire », une vantardise paradoxale. C’est une phrase de femme. Il y a des phrases typiquement d’homme qui m’amusent aussi « c’est grâce au collectif » qui relève d’une pudeur hypocrite du joueur qui doit être satisfait d’avoir marqué à plusieurs reprises lors d’une rencontre ou « j’ai raison » prononcé par un cycliste devenu tout puissant, sûr de son bon droit de se déplacer à vélo, même à contresens, même sur un trottoir, même sans respecter les règles du code de conduite. Pourtant, j’ai voté écolo très souvent, et je suis le premier à encourager les déplacements à vélo mais il m’arrive aussi de craindre les cyclistes quand je suis en ville avec mes petits enfants !

Penses-tu que certaines phrases correspondent à de simples codes sociaux, à la pure fonction phatique du langage comme l’explique Jackobson qui met en évidence que certaines phrases jouent un rôle dans l’interaction sociale ?

D.P. Oui, je pense que certaines phrases sont comme des outils, elles sont pour vocation d’établir la communication, d’instaurer un lien, même superficiel ou artificiel. J’aime l’idée de parler pour parler. Je le fais d’ailleurs. Quand j’étais encore qu’un professeur et qu’un nouveau débarquait en salle des professeurs, ma façon de l’aborder c’était de parler de la pluie et du beau temps. Je lançais une phrase sur la météo pour amorcer une conversation et je ne trouvais pas ça dérisoire du tout. De nos jours, ça a moins de sens de parler du temps qu’il fait, de demander aux gens le temps qu’ils ont eu quelque part, internet peut nous donner la météo de partout dans le monde, en temps réel et en prévisions !

La plupart des phrases de ton recueil me semblent immuables, être là depuis toujours, comme appartenant à un patrimoine collectif, comme par exemple « ça n’ira pas plus bas », « Il n’a pas fait son deuil », « et tu n’as rien senti venir » et d’autres paraissent liées à notre époque, comme « passez un texto en arrivant ?

D.P. Oui, certaines phrases sont plus révélatrices de notre époque. Une époque qui s’occupe différemment de l’inquiétude d’ailleurs. Aujourd’hui, on ne peut plus aller attendre quelqu’un sur un quai de gare avec l’appréhension qu’il ne soit pas dans le train ! Et ça s’est passé en peu de temps. Il y avait quelque chose en plus quand tu attendais avant, sans savoir, sans avoir forcément reçu un texto qui t’informe. Ce qui m’amuse aussi c’est que la formule « passez un texto en arrivant » est souvent celle de parents qui s’inquiètent pour leurs enfants, des enfants qui en général vivent à l’autre bout du monde la plupart du temps et qui, dès qu’ils reviennent quelques jours, retrouvent leurs parents, doivent rentrer à quelques kilomètres après un dîner, et les parents leur demandent un message à leur arrivée !

Rapproches-tu ton travail des études de moeurs et de comportements sociaux des moralistes du XVIIième siècle tels que La Fontaine ou La Bruyère ?

D.P. Oui, ça c’est très nouveau pour moi. Ces auteurs m’ennuyaient profondément quand j’avais 30 ans. Dans mon recueil, il y a des phrases qui me viennent directement d’avoir redécouvert le plaisir de lire ces auteurs. Certaines chutes de mes histoires me semblent être des phrases XVIIième ! Dans « Renvoyé de partout », celui qui qui décrète que la mousse au chocolat est une tuerie et que j’écris « Ce compliment avait son prix. Il venait d’un rebelle », ça c’est pour moi une chute à la mode XVIIième.

 

L’écrivain Philippe DELERM dans sa maison en Normandie. Photo ©Le Figaro Premium, Jean- Michel TURPIN

 

Le choix du titre « Et vous avez eu beau temps », c’était juste histoire de parler de la pluie et du beau temps ? Pour rappeler que c’est un sujet universel, plus encore si tu vis en Normandie ?

D.P. A un moment j’ai même songé me contenter du « Et… » avec 3 points de suspension pour le titre, parce que toute la perfidie de cette phrase et d’autres est dans ce « et » et ça aurait été une gageure absolue pour le titre, mais j’ai pris la phrase complète finalement !

Il y a toujours une part autobiographique dans ce que tu écris. Et cette fois-ci ?

D.P. Je parle de mon frère, j’évoque mon enfance avec lui dans « On ne peut plus pisser tout seul ! », ça me fait plaisir d’autant qu’il est mort il y a peu. J’ai repris certaines phrases de ma mère telles que « Tu m’as rendu la vie » ou « Moi, je vous regarde » et puis évidemment j’évoque les deux lieux où je vis, Paris et Beaumont-le-Roger.

Tu penses que ça concerne ton rapport au temps que de vouloir ainsi « figer » des phrases tout en leur donnant une autre vie et tout une histoire. C’est parce que ta référence littéraire c’est A la recherche du temps perdu ?

D.P. Mon rapport au temps traverse ce recueil, le passé, le présent, les phrases de toujours, de mon histoire. J’aime A la recherche du temps perdu, c’est mon livre culte et je ne comprenais pas pourquoi on me le présentait à la fac comme un roman extrêmement construit, comme un projet balzacien, alors que moi j’y voyais une succession de textes courts, de paradoxes et de phrases drôles.  Il y a pour moi plein d’idées de textes courts dans La Recherche. On pourrait y faire un recensement de passages drôles et écrire un autre recueil ! Il y a de nombreux paradoxes, et sur la nature humaine et dans les idées et je trouve ça très charmant de voir la vie sous forme de paradoxes ! Il y a aussi beaucoup de poésie dans sa façon de faire parler ses personnages et j’aime dans les phrases dites ce qui touche à la fragilité et au temps qui passe. Je me souviens d’une phrase très belle de l’épicière de Beaumont, maintenant décédée, elle venait souvent chez nous et finissait par dire « Faut que je rentre, v’la le bord de la nuit qui vient », c’est pour moi une phrase précieuse et très belle.

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

Son dernier recueil, Et vous avez eu beau temps ? vient de paraître aux éditions Seuil.

Crédits :

Photo : Delerm en dédicace

©ABmag

Photo : Delerm en Normandie, Beaumont-le-Roger

©Le Figaro Premium, Jean Michel TURPIN

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