Papier Machine, revue de création hybride

Les mots font tellement partie de nos usages qu’on n’y prête pas toujours attention. Certains s’en délectent cependant et leur font la part belle, sachant que le langage ouvre tous les champs d’exploration de notre quotidien. C’est le cas de l’équipe de Papier Machine, une revue bruxelloise fondée en 2014, diffusée aussi en France et au Canada. Quatre numéros plus tard, Alphabeta revient sur l’odyssée Papier Machine, une aventure à la page, pour découvrir quels sont les mots choisis par cette revue qui porte son projet à bout de bras, à bras le corps et de tous ses mots. Rencontre avec Valentine Bonomo, directrice de publication et co-fondatrice de la revue.

écrit par

19 décembre 2016

Des mots ou des Hommes, lesquels se jouent des autres ? Les circonstances, le quotidien, le hasard d‘une pensée ou d’une rencontre obligent souvent à chercher ses mots, à les peser, à les élire. La forme et le fond, jamais dissociables, autant dans la façon de vivre que dans la façon de s’exprimer. L’art, ou au contraire l’absence de tout effet, avec lesquels on mobilise les mots, caractérisent une personne. On se surprend souvent à penser « qui se cache derrière ces mots ? » Aussi arbitraires soient-ils, ils sont des outils, des amis ou des ennemis, des choix, des découvertes. Dans un film très poétique, L’Eternité et un jour du réalisateur grec Théo Angelopoulos, palme d’or à Cannes en 1998, un jeune garçon libanais vend des mots à un vieux poète pour l’aider à retrouver un sens perdu. On aime –  ou on déteste – les mots, pour leur sens mais aussi pour leur sonorité, le plaisir de les avoir en bouche, de les entendre, de les associer/marier (le mot pourrait faire frémir !) ensemble. Les mots sont la poésie du quotidien, du trivial. Ils sont beaux « comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection » (Chant de Maldoror, Lautréamont).

 

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 Papier Machine, c’est quoi ?  Avant même de parler du projet, qui êtes-vous, quelle est l’intention de départ ?

Papier Machine c’est avant tout une revue imprimée, menée par quelques personnes qui travaillent quotidiennement, mais qui repose aussi sur ce qu’on appelle la « galaxie Papier Machine » : un grand nombre de personnes, plus ou moins proches sans qui on ne pourrait pas faire ce qu’on fait comme on le fait. Papier Machine est une histoire et un espace de collaborations, de contributions et d’engagement personnel – notamment parce que ce n’est pas seulement un support papier, mais aussi une série d’évènements qui mobilisent divers moyens d’expression, ceux qui ne s’impriment pas. Nous aimons tout ce qui est « vivant », autant les mots que toute autre forme de spectacle ou de performance sonore et visuelle. A chaque parution de nos numéros, nous essayons d’associer un événement qui fasse sens et dont la source d’inspiration est, comme dans le numéro, un mot choisi.

Au départ, il y avait cinq personnes. Le projet germe d’abord dans la tête d’Aldwin Raoul, il le propose à certains d’entre nous. L’enthousiasme est unanime, comme toujours au départ. C’est le début de l’aventure dans le milieu, nouveau pour nous, de l’édition indépendante. Au fil du temps et des numéros, le comité éditorial et électoral – six personnes en général– évolue, des gens contribuent pour un ou plusieurs numéros. Le noyau dur est aujourd’hui composé de trois personnes, Aldwin Raoul, Lucie Combes et moi. Jusqu’à ce que quelqu’un d’autre vienne frapper à la porte et veuille se farcir chaque semaine nos ordres du jour à rallonge ! Ce qui nous réunit tous au départ et nous motive, c’est notre amour des mots et de la langue. Et nous sommes attachés à la rigueur en général dans la façon de s’exprimer.

 

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Pourquoi avoir choisi le nom Papier Machine ?

Il y a eu d’autres propositions. La première, l’idée nous plaisait bien, c’était « Bashibouzouk ». C’est un mot turc qui signifie littéralement « tête non standardisée », et désigne un cavalier mercenaire de l’Empire ottoman avec un équipement (notamment les casques qu’on imagine fait de bonnet, de casserole, d’abat-jour) non standardisé et une conduite «irrégulière ». Cette signification nous convenait, correspondait à l’esprit du projet mais elle était aussi fortement associée à la bande-dessinée en Belgique : une trop grosse référence au Capitaine Haddock ! Nous avons renoncé mais c’est resté le nom de notre ASBL. Puis il y a eu « Papier Machette », mais l’idée, trop guerrière, n’a pas fait unanimité. Alors nous avons opté pour Papier Machine, deux mots très simples, qui font sens mis l’un à côté de l’autre, une sorte de ready-made, qui a quelque chose qui pourrait faire penser au mouvement dada, à l’absurde surréaliste. Nous aimons « l’objet revue », la pérennité du papier. Les contributions pour chaque numéro ne sont pas liées à l’actualité, même si elles sont toutes créés de manière contemporaine. La revue peut donc se lire à n’importe quel moment dans le temps. Le mot « machine » a à la fois un côté vieillot, un peu désuet et en même temps, il s’inscrit dans la modernité. Le format de la revue est aussi surprenant que non standard : 19X27 cm. Un format bizarre parce qu’il reprend le format de la revue surréaliste française éponyme, parue de 1953 à 1968.

 

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Et l’adage « Qui ne dit mot consent » qui accompagne vos numéros ?

C’est une expression populaire que l’on s’est appropriée au fil du temps. Tout le monde connaît cette formule. Au début nous l’avons employée dans nos échanges de mails. Certains d’entre nous ne répondaient pas aux messages, ne se prononçaient pas quand nous sollicitions un avis, alors nous avons commencé à signer nos messages par cette assertion « qui ne dit mot consent » ! Mais en fait, nous passons notre temps maintenant à dire « mot », et à un inviter d’autres à le faire avec nous. C’est une manière pour nous de ne pas consentir ! Cela fait partie de notre engagement, à la fois dans notre projet et aussi dans une démarche plus générale de responsabilité critique face au monde et à la société. Notre intérêt pour le langage vient de notre engagement et inversement.

 

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Quatre numéros sont déjà parus depuis septembre 2014 [N°1 SOUFFLE, n°2 TRAPPE, N°3 MANCHE, N°4 COIN].  Comment avez-vous choisi ces mots pour qu’ils soient rédacteurs en chef de la revue ?

Le choix du mot est une élection, on vote. Le comité éditorial et électoral se réunit. Chacun d’entre nous arrive avec une liste anonyme de mots pré-établie. Nous avons certains principes : choisir un mot qui soit un substantif et qui ne soit pas un thème surtout. Par exemple « table » est un mot et « liberté » un thème. On ne doit pas non plus se projeter avec ce mot, ne pas regarder dans le dictionnaire, mais choisir un mot banal, ordinaire, auquel on prête peu d’attention, mais que tout le monde utilise et connait. J’aime dire un mot « ramassé sur le trottoir ». Un mot que l’on aime pour ce qu’il évoque, d’emblée, pour sa sonorité. Puis on fait défiler les mots, en écartant certains au fur et à mesure, jusqu’à l’écrémage final. Et nous avons alors élu un mot !

Le prochain numéro à paraître ?

ŒUF, en février 2017.

 

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Comment financez-vous vos tirages ? Les contributeurs sont-ils rémunérés ? Qui sont-ils ? Les membres du comité éditorial sont-ils aussi des contributeurs ?

Papier Machine, c’est d’abord un gros investissement personnel, en moyens et en temps. Ensuite, il y a les ventes en librairie, les abonnements, les salons et certains évènements qui permettent de financer les tirages (600 ou 700 exemplaires selon les numéros). Dès la première année, en 2014, nous avons eu la chance de recevoir des subsides de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Aujourd’hui, nous recevons aussi un petit peu du Centre National du Livre en France. Nous sommes aussi invités par certaines institutions, comme la bibliothèque du centre Pompidou à Paris, qui nous a donné une « carte blanche », ou les Halles de Schaerbeek, qui nous défraient. Et ce qu’on peut, on le réinvestit. Les contributeurs sont bénévoles comme nous, mais nous essayons de maintenir un lien et une collaboration possible entre eux et Papier Machine. Si nous pouvons défrayer sur les événements, nous le faisons. Ces contributeurs, une trentaine par numéro, se présentent d’eux-mêmes parfois, mais le plus souvent nous allons les chercher. Nous tenons à donner un espace à tous les domaines d’expression, aux corps de métiers et aux différents secteurs de la société, comme aux différentes générations. Ça demande du travail, cette diversité ! Chacun d’entre nous dans le comité a une certaine pratique de l’écriture, plus ou moins liée au journalisme. En plus du travail d’édition, nous contribuons tous à la construction de cette espace de création qu’est la revue.

Les points de vente ?

Nombreux en Belgique, pour ne citer que Tulitu, Tropismes, Peinture Fraiche, Joli Mai, Candide … Nous avons aussi des points de vente un peu partout en France, Paris, Toulouse, Nantes, Bordeaux, Grenoble, mais aussi à Montréal et à Genève.

 

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Si tu devais nous donner une liste (de Noël ?) de 5 mots qui te plaisent tout particulièrement, tu dirais ?

Je ne voudrais pas dire, encore moins en public, que j’ai des mots préférés. J’aurais beaucoup trop peur que les autres ne l’apprennent et se fâchent. Il n’est jamais prudent de se mettre des mots à dos. En revanche (« revanche », ça c’est un mot que j’aime), je peux faire une liste de mots qui me plaisent aujourd’hui. Tous, parce qu’ils ne sont pas alambiqués, parce que j’aime le tempo qu’ils donnent à une phrase, indépendamment de ce qu’on leur a mis dans le ventre, c’est-à-dire plein de trucs (et ça j’aime bien aussi). Chacun, je ne sais pas pourquoi. Si je cherche, je pourrais trouver ou inventer, mais en général, je ne cherche pas. Donc : nez, clou, farcir, crapule, chaussette, dortoir.

Un mot de la fin ?

Jamais.

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

Œuf, le prochain numéro de Papier Machine, sortira en 2017.

Crédits :

Photo de couverture@Bérénice Beguerie

©Papier Machine

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