#negrophobia – une vision plurielle du féminisme

Jaamil Olawale Kosoko, artiste tout droit venu de New York, a inauguré la nouvelle programmation « The Future is Feminist » du Beursschouwburg avec une performance multimédia intitulée #negrophobia. Il a ainsi introduit le sujet du féminisme en se confrontant a des questions à l’intersection entre le genre, l’appartenance sexuelle et raciale. Une saison de performances, projections et débats aux thématiques bien d’actualité qui a lieu du 29 Septembre au 14 Décembre 2017 au Beursschouwburg. À ne pas manquer !

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5 octobre 2017

Vendredi dernier, jour d’ouverture de la saison automnale du Beursschouwburg, la performance #negrophobia a introduit avec panache et moult symbolisme la rentrée du centre culturel flamand de Bruxelles. A l’image de l’intitulé de la saison qu’elle ouvre, « The Future is Feminist », la performance était une mise en bouche d’une grande ambition. D’entrée, elle met sur le tapis une vision politique et politisée des problématiques liées au genre, à la sexualité et aux questions raciales dans nos sociétés dites occidentales.

Néanmoins, #negrophobia est avant tout un projet d’une nature très personnelle. Cette pièce a été conçue et produite par l’artiste américano-nigérien Jaamil Olawale Kosoko suite à la mort violente de son frère, poignardé à la fleur de l’âge dans les rues de Denver en 2015. Rythmé par les sons du compositeur Jeremy Toussaint Baptiste et accompagné sur scène par la présence captivante de l’artiste et modèle transgenre IMMA, Jaamil Olawale Kosoko jette un regard introspectif et critique sur l’impact de cet évènement sur sa vie. Il le contextualise et l’ancre plus largement dans l’expérience afro-américaine aux Etats Unis, dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, protestant contre les violences policières envers les hommes afro-américains, suivie par l’élection de Donald Trump en 2016, qui a remis sous la lumière du jour les tensions raciales dans un pays fortement divisé. Il reprend ainsi des thématiques qui peuvent toucher toute personne appartenant à la communauté de couleur et LGBTQI (Lesbian Gay Bisexual Transgender Queer and Intersex) – c’est-à-dire qui ne se conforme pas à une identité culturellement majoritaire caucasienne et hétéro-normative.

Feminism is the future – entre déclaration et mantra, une ode à l’intersectionnalité

Chorégraphe, scénographe, et poète avec de nombreuses publications à son actif, la performance de Kosoko est un melting-pot de ses multiples identités en tant qu’artiste. Si #negrophobia déstabilise par moments son audience en jonglant constamment entre ses styles et la multiplicité des facettes du sujet qu’il aborde, elle ne sacrifie pas pour autant la complexité du phénomène politique et social de la production des stéréotypes.

En s’appuyant régulièrement sur le riche l’héritage penseurs afro-américains, tel que James Baldwin (notamment « On being white and other lies » cité dans son intégralité ) et Kimberlé Williams Crenshaw, Kosoko dénonce une construction identitaire homogène et binaire comme illusoire, produit de relations de pouvoir. Tout autant que le concept de genre est gouverné par la relation intrinsèque entre notions de féminité et de masculinité, il avance que la cristallisation d’une seule identité homogène noire-américaine est aussi fictive que celle d’une communauté de white americans aux Etats Unis. Au travers de cette exploration principalement axée sur les questions raciales, #negrophobia promeut une analyse intersectionnelle des relations sociales. Ce courant de pensée féministe soutient que l’identité ne peut être comprise en isolant les divers rapports de force que constituent le racisme, le sexisme ou l’homophobie.

Il défend au contraire une prise en compte de toutes ces dynamiques dans leur contexte, afin de comprendre les influences simultanées et contradictoires qu’elles peuvent avoir sur la construction de l’individu dans une société sous domination patriarcale, hétéro-normative et caucasienne. Kosoko, qui se caractérise lui-même comme black, queer, et « apeuré » met en avant son intersectionnalité propre, les problématiques particulières et enchevêtrées de ces identités ; une fragilité sociale que l’appartenance a de multiples groupes discriminés peux faire décupler.

Mélange entre confession intime, rituel spirituel et cours magistral sur le racisme, la performance fait un état des lieux sur la violence intrinsèque que ces stéréotypes peuvent produire. D’une part, il met en exergue la brutalité ouverte et physique perpétrée sur ces groupes, institutionnalisée notamment par les agressions policières envers les hommes de couleur aux Etats Unis. D’autre part, il dénonce une forme de violence plus pernicieuse, transmise par la fétichisation de ces dénommés « black bodies » dans l’athlétisme et dans le monde de la musique. Celle-ci produit des représentations médiatiques dont la société de consommation occidentale est avide, et qui nourrissent un cercle vicieux et voyeuriste.

Ainsi, Kosoko explore les différents chemins que le racisme emprunte et les façons dont il construit, limite et cristallise une perception des « black bodies ». Une perception interne et externe réductrice et (auto)destructrice. Pour illustrer son propos, Kosoko relate ses expériences par des anecdotes sur son enfance et sa famille. Ces interludes personnelles sont entrecoupés de raps, danses sensuelles et physiques avec sa partenaire de scène IMMA. Cette dernière, parfois en retrait, toujours silencieuse, est constamment impliquée dans la performance. Même quand elle ne participe pas activement à ces séquences souvent violentes, armée d’un GSM, elle redirige le regard du public vers une projection en simultané des évènements qui se produisent devant lui. La camera du portable, une arme de dénonciation contemporaine de cette violence, sert à la fois de loupe et de filtre à travers lequel le racisme est perçu dans les réseaux sociaux. L’utilisation de ce medium reproduit pour le public un sentiment d’intimité mais également de distance que peuvent provoquer ces vidéos volées publiées sur le web.

Cette ambiguïté avec son audience est cultivée par Kosoko tout le long de la performance. En entrant dans la salle, le public est placé dans une mise en scène mimant un défilé de mode, à la fois comme spectateur et participant intégral à ce spectacle. Il est installé tel les célébrités assises dans les front rows des défilés de mode, probablement aussi essentielles au spectacle des fashion week que les habits qui y sont dévoilés. Cette ambiguïté entretenue avec le public constitue une des trames centrales de la performance, dont l’écho persiste longtemps après l’avoir vue. Kosoko cherche à la fois l’attention, ou le rire complice de son public, pour aussitôt provoquer son malaise vis-à-vis de cette réaction pourtant recherchée. Ce va-et-vient constant garde le public engagé, conscient simultanément de la perversité de son regard, de sa passivité et de sa participation involontaire dans la reproduction de ces stéréotypes raciaux.

La sélection d’une pièce d’introduction par un artiste new-yorkais, sur des questions centrales aux Etats Unis contemporains n’est pas sans révéler l’influence des évènements et débats transatlantiques sur la question en Europe. Successivement, les hashtags activistes tel que #blacklivesmatter, #womensmarch, #oscarssowhite, #solidarityisforwhitewomen ont fait le buzz sur les réseaux sociaux. Après tout, ces débats et notamment la saga post-électorale de l’autre côté du pont dépassent les frontières inexistantes du virtuel et nourrissent nos fils d’actualités. Même le merchandising associé à la saison du Beursschouwburg « The Future is Feminist» mime la campagne électorale de Trump. La casquette iconique rouge avec le slogan « Make America Great Again » est reprise par le centre culturel dans une déclinaison binaire blanche et noire, adornée par le titre-mantra The Future is Feminist.

Le choix de #negrophobia pour lancer cette saison sur la question du genre ne cristallise pas la vision de ce qui constitue le féminisme en 2017. En effet, cette performance d’ouverture pour la saison est révélatrice de l’intention du centre culturel d’introduire la diversité du mouvement actuel du féminisme dans l’espace belge et européen. Elle inaugure cette programmation sur le féminisme par une ode à l’intersectionnalité et à la pluralité des dynamiques qui forgent les identités et les rôles sociétaux.

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LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

Crédits :

© Beursschouwburg

© Jaamil Kosoko

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