Mansfield.TYA : hérétiques (et élégiaques)

« En levant les yeux si tu m’aperçois, tu verras que là-haut c’est l’orage. » Elles s’avancent, ombres, sur le devant des regards, dans la zone de préperception floue d’obscurité. Julia et Carla se tiennent côte à côte, face à nous, lumière ténue, verticale. Puis nous, les yeux levés et là-haut l’orage qui s’annonce, qui se condense aux premiers roulements de percussions. L’orage qui va nous emporter pour une heure de foudres électroniques et d’électricité statique. Rencontre avec les deux compères de Mansfield.TYA quelques minutes après leur <i>live</i> au festival Voix de Femmes. Elles nous font la bise, « une ou deux ? » (plutôt deux) avant de nous offrir une bière et d’aller s’installer dans les loges de la Caserne Fonck pour débuter l’interview.

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9 décembre 2015

Alors ce concert ?
Julia. On avait hyper-hâte. C’était « wah ».
Carla. C’était la première fois qu’on joue le nouvel album en Belgique.
J. Je réalise d’ailleurs qu’on a parlé de la Belgique dans un morceau…

Deux fois même, si on compte le rappel.
C. Hé mais c’est vrai, bien vu !
J. Tu vois, on vous aime !
C. Ah les Belges !

Vous jouez aujourd’hui au festival « Voix de Femmes »…
C. Pas d’homme !
J. Que des nanas !
C. Toi t’es un homme !
J. C’est étrange.

Me regardez pas comme ça, je n’ai pas fait exprès (rires) ! Plus sérieusement, alors que nous sommes à un festival dédié aux femmes, dehors un débat fait rage : la TVA de 21% sur les tampons, catégorisés de non-première nécessité. Vous en pensez quoi ?
J. Les gens qui décident de ça ne mettent pas de tampons.
C. Ils devraient mettre des tampons.
J. Forcez-vous !
C. Mettez des tampons !

En restant dans cette veine féministe, vous considérez-vous comme engagées en jouant ici ? Que pensez-vous d’un festival qui défend la femme en tant qu’artiste ?
C. Au fond ça me semble étrange qu’il soit encore nécessaire de faire des festivals ou des évènements pour défendre les droits ou les créations des femmes. Mais je comprends qu’on le fasse parce que les femmes sont encore beaucoup trop bridées et dans le monde de la musique sous-représentées.
J. Il y a quelque chose d’absurde, comme si les femmes étaient une minorité à défendre.
C. Je pense à ce film que j’aime beaucoup, Jacky au royaume des filles, très simple, où le réalisateur inverse les rôles. Si on faisait un festival « Voix d’Hommes »…
J. (se marre)
C. …ça ne collerait pas.
J. Quelle serait la cohérence ? T’imagines, on pourrait mettre tous les groupes du monde dedans. Donc c’est peut-être un peu maladroit mais je suis très contente de jouer ici et je comprends que l’on organise des évènements comme ça. Il n’y a pas longtemps, on jouait dans une salle où ils ont fait des statistiques pour voir le nombre de femmes qui étaient dans les locaux de répétitions. Il y avait quelque chose comme 4% de meufs…

 

 

Pourquoi, vous avez une idée ?
C. On ne sait pas. Mais c’est justement pour ça que des festivals comme « Voix de Femmes » ont encore du sens, pour qu’on soit visibles, pour donner l’idée aux autres.
J. Ça donne envie, ça prouve que la possibilité existe pour les femmes… c’est vrai que c’est compliqué comme question.
C. Ouais, vraiment. Mais on est d’autant plus heureuses de jouer ici, dans ce contexte, avec ces objectifs, mais en même c’est un peu triste que ce soit encore nécessaire.
J. Comme les journées de la Femme d’ailleurs. C’est le dernier rempart d’une lutte qui est entreprise depuis longtemps mais qui devrait commencer à s’éteindre. On ne devrait plus être en lutte.

Votre chanson « La fin des temps » m’a fait penser à un passage du livre Soie d’Alessandro Baricco où l’un des protagonistes demande : « Elle est comment la fin du monde ? » et l’autre répond « Invisible et silencieuse ». Ça serait quoi votre réponse à vous ?
C. On l’attend !
J. On est curieuses de savoir, je n’ai pas d’idées préconçues sur la fin du monde. Parfois je me demande si je ne suis pas un peu impatiente ; je n’ai pas envie de la laisser aux générations suivantes. C’est peut-être pour nous, presque comme un cadeau (rires) !

 

« C’est la fin du monde,
on attend.
C’est la fin du monde,
on attend. »

– La fin des temps

 

Comment s’est passée la collaboration avec Shannon Wright ?
C. Très spontanément. On la croise souvent grâce à des amis communs puis on est sur le même label, Vicious Circle. Ça s’est fait naturellement, on lui a envoyé quelques compositions et elle est revenue vers nous avec un morceau « Loup Noir ».
J. On s’est demandées « mais pourquoi elle a appelé ce morceau comme ça, en français ? » puis ce qu’elle chante à la fin en anglais, je ne comprends pas ce que ça veut dire.
C. (chantonnant) Loon war – loon war – loon war…
J. En fait elle a tellement son accent anglais, on a pris du temps à réaliser !
C. Elle m’a hyper-touchée Shannon. On lui avait proposé plusieurs instrumentaux et elle a choisi celui dont nous, on n’aurait rien fait. Avec cet instru, elle a vraiment réussi à faire un morceau qui vient vers nous, différent de son registre habituel, qui nous rencontre. Une belle collision.

Vous vous jetez des regards pendant vos concerts, c’est quelque chose ! Une sorte de mélange entre intensité, complicité et malice. Ils se passent quoi durant ces quelques secondes ?
J. Plein de choses. On a des petits codes entre nous, des moments d’euphorie aussi, puis parfois j’ai besoin d’être rassurée sur ce que je fais.
C. C’est un refuge, nos regards.

Ce n’est pas étrange de chercher un refuge sur scène ?
J. Non, je ne pense pas. Avec Mansfield on se met en danger sur scène. C’est dansant mais pas vraiment, il y a des passages assez calmes mais il faut quand même le public soit capté, attentif, du coup on est souvent sur le fil.
C. On est à poil en somme.
J. Donc nan c’est pas bizarre. Par moment on en a besoin, de se voir. De se rassurer de savoir qu’on est toutes les deux. De se couvrir l’une l’autre.

 

« J’ai écrit ton code postal,
Sur mon épaule à l’encre bleue,
J’ai dessiné avec du sable,
Le contour pâle de tes yeux. »

– BB

 

 

Vous parlez d’un « palais noir, enfermé depuis la nuit des temps dans un épais brouillard », il existe ?
J. C’est un palais au Cambodge qui est tout en haut d’une montagne. C’était à l’époque de l’Indochine, des Français avaient construit un immense casino et une petite communauté d’entre eux vivait là-bas dans l’opulence, comme des pachas. L’endroit était magnifique, tout ouvert, verdoyant. Des années après, il y a eu la guerre, plus d’argent, bref la misère. L’endroit a été abandonné et reste maintenant là-haut sur sa montagne, dans le brouillard. Ça fout les boules.
C. Il y a des tags, des seringues, la nature a repris le dessus, des arbres poussent partout à l’intérieur, c’est vraiment un bel endroit.
J. C’est ça, mon palais noir.

« Palais Noir » en est justement un bel exemple : en termes de composition vous avez davantage pioché pour cet album dans des sonorités électroniques assez dures. Est-ce votre façon de mûrir ?
C. Je ne pense pas que Corpo Inferno soit plus électronique. Je pense plutôt que c’est davantage affirmé, on se permet de passer d’une chanson très acoustique à une qui ne l’est pas du tout. On assume mieux nos extrêmes en fait. On va plus loin de chaque côté.

Donc, vous êtes comme un pendule basculant d’un pôle à l’autre ?
J. Totalement. Un pendule divinatoire !
C. Un métronome foireux, arythmique.
J. J’aime bien l’idée du pendule, ça fait spirituel et tout… on est très hérétiques (rires) !

Plutôt brûlure ou coupure ?
J. (fait semblant de planter sa maquilleuse)
C. Plutôt brûlure, moi.
J. Ouais moi aussi, le feu c’est sympa ! Mais les trou-trous aussi… (se lance dans un combat d’épées imaginaire)
C. Les trou-trous ! (le duel est tendu)
J. (est vaincue, s’affaisse sur le sol, défaite)
C. (victorieuse)
J. Puis les brûlures c’est romantique. On est très fleur bleue…
C. AH MOI PAS DU TOUT.
J. Ouais c’est ça !
C. JA-MAIS DE LA VIE !

Comment avez-vous transposé le nouvel album en live ?
C. On a dû recomposer les morceaux complètement. Comme on n’est que deux sur scène, il faut réorchestrer un minimum, on a d’ailleurs pensé à chercher un troisième membre.
J. On cherchait quelqu’un d’assez particulier, un gros noir homosexuel pour mettre dans le fond avec une batterie.
C. Parfois de la basse, pour qu’il groove, qu’il chaloupe.
J. Minimum 150 kilos ! Mais on n’a pas trouvé. Puis il nous aurait volé la vedette.
C. Passez l’annonce !

 

 

Une dernière chose à dire ?
J. Ça vient vraiment de Liège le chocolat liégeois ?

…Aucune idée, je ne sais même pas ce que c’est.
J. T’es un mauvais Belge !
C. Mauvais !
J. Vilain !
C. Mais donc, le chocolat liégeois, tu ne vois pas ?
J. C’est un chocolat chaud avec de la chantilly par-dessus.

Ah ! Mais on appelle ça un chocolat viennois, nous !
C.
AH OUAIS ? (choquée)
J.
Qu’est-ce qu’ils disent à Vienne ?
C.
Un chocolat français ? (rires)
J.
Puis y’a les Anglais qui disent french fries.
C.
Mais les frites c’est quand même belge ?

Evidemment que c’est belge !
J. On vous a volé les frites, c’est un scandale !
C. Ouais mais bon, ils s’attribuent le chocolat viennois !
J. Retour de flamme !
C. C’est ça qu’on voulait dire au public belge : ne vous attribuez pas les trucs qui ne vous appartiennent pas, bon sang !
J. Mais qu’est-ce qui appartient vraiment à Liège ?

Les gaufres. Et les boulets aussi.
C. On n’a pas eu de gaufres.
J. On n’a pas eu de boulets.
C. En plus on a demandé des « PR » !
J. Des produits régionaux !
C. Et on n’a pas eu de gaufres.
J. Ni de boulets.
C. Ca va pas là.
J. Pas du tout.

« Le soleil se couche,
Je ne me couche pas.
La nuit tombe,
Je ne tombe pas.
L’aube se lève,
Je ne me lève pas. »

– La nuit tombe

Crédits :

Première et dernière photo : Théo Mercier & Erwan Fichou

Photos du concert : Julien Hayard

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