Ladyfest Bruxelles : Féminisme sur scène

D’Olympia à Bruxelles, le Ladyfest est la preuve d’un intérêt toujours actuel pour un féminisme teinté de punk qui s’exprime en actions, donnant aux femmes de nouvelles opportunités d’être actrices de la création musicale, en s’appuyant sur le DIY et des idées féministes. L’édition bruxelloise approchant à grand pas, Alphabeta revient sur les origines d’une initiative bénévole qui donne à voir ce à quoi peut ressembler le féminisme dans l’ère post-Riot Grrrl.

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13 mars 2016

2000. Alors que la révolution Riot Grrrl semblait avoir fait le tour de la question de la représentation des femmes sur les scènes musicales avec fracas dix ans plus tôt, Olympia dans l’État de Washington en redemande : plus de filles sur scènes, plus d’expositions, plus de performances et de workshops qui secouent des problématiques sociales ou politiques féministes. Alors, quand la voix de Bratmobile et Riot Grrrl de première génération Allison Wolfe lance l’idée d’un festival – un ladyfest – dans l’idée des conventions du début des années ’90, plus de 50 membres du « sexe faible » se joignent au comité d’organisation. L’évènement est attendu, raconte le livre Women Make Noise*, et affiche sold out : Wolfe propose alors à tout une chacune de développer le concept au-delà des frontières d’Olympia. La chanteuse est prise au mot, et le festival s’exporte dans le reste des États-Unis et en Europe et réimporte le féminisme sur les scènes underground.

 

 « Au BRASS, tout ce qu’on nous a demandé, c’est de ne pas exposer notre vagin géant réalisé au crochet dans le hall d’entrée. »

 

2012. Bruxelles aussi réclame une communauté constituée autour d’espaces d’expression pour les artistes féminines, dans une ambiance de festival. La première édition du – ou de la – Ladyfest Bruxelles se partage entre le Micro-marché du quartier Sainte-Catherine et la galerie TAG de Rogier. On peut rêver mieux. Comme le BRASS, ses hauts plafonds blancs, ses balcons en fer forgé et ses vestiges charmants de l’ancienne brasserie Wielemans-Ceuppens. « On s’est retrouvées au BRASS et on s’est dit qu’ils n’allaient jamais dire oui … T’as vu le lieu ? », se rappelle Jeanne-Marie Sevaux, l’une des organisatrices de l’évènement. Et pourtant, le directeur du centre culturel de Forest, Frédéric Fournes, leur confie les clefs du lieu le temps du festival. « Frédéric était venu au Ladyfest qu’on avait organisé à Bordeaux. On n’a donc même pas dû expliquer la démarche, il savait déjà. »  Avec Sylvia Strazzeri, autre tête pensante et paire de mains active de l’édition bruxelloise, elles sont arrivées à Bruxelles un an plus tôt. À l’époque, féminisme et musique ne se côtoient pas beaucoup dans la capitale. Même aujourd’hui, les initiatives comme le Ladyfest rappellent que la présence des femmes sur les scènes musicales reste assez marginale : « À Bruxelles comme partout ailleurs, il n’y a pas assez de nanas dans les programmations. Et quand il y a des groupes dont les membres ne sont que des filles, elles sont toujours labellisées ‘groupe de filles’. C’est un peu agaçant. »

A gauche : ©Ladyfest Copenhagen 2007 A droite : ©Ladyfest Chicago 2007

A gauche : ©Ladyfest Copenhagen 2007
A droite : ©Ladyfest Chicago 2007

 

 

Pour les deux jeunes femmes, montrer des femmes sur scène n’est pourtant pas une fin en soi. « Dans le Ladyfest, la musique et tout ce qu’on organise autour sont seulement des outils pour faire prendre conscience d’une problématique », contrecarre Jeanne-Marie. Aux côtés des concerts sur l’affiche, on retrouve ainsi des projections – en partenariat avec « Elles tournent » -,  des performances, des expos, un débat – « Quelle place pour les femmes dans les métiers de la culture en Belgique ? », proposé par Alphabeta – et de nombreux workshops. Au-delà de la représentation, le festival vise d’autres objectifs, tels que l’acquisition de nouveaux savoirs, féministes et techniques : les ateliers de sérigraphie, de menuiserie, de stop-motion, de plomberie ou encore de crochet collent parfaitement à l’esprit des premiers Ladyfests américains. « L’idée que chaque Ladyfest offre une opportunité aux femmes d’apprendre de nouvelles compétences en termes d’organisation, de booking et de promotion est un héritage direct de la tradition des Riot Grrrls et du DIY, orienté vers le concept de communauté », peut-on d’ailleurs lire dans Women Make Noise.

 

La dernière édition du Ladyfest Bruxelles a brassé quelques 900 personnes sur deux jours et demi

 

Organiser des ateliers, c’est aussi une manière de rendre l’évènement plus interactif et de le confier à son public. « Ça crée une très bonne ambiance. Certaines personnes, tu les vois tous les jours au festival et le dernier soir, elles t’aident à démonter. Elles se sont totalement approprié le truc. Ce festival appartient aux gens qui viennent, pas à ceux qui le préparent. Par exemple, on ne fait pas de merchandising, mais on a un atelier de sérigraphie et de badges, où le logo du Ladyfest est prêt. On vient avec son t-shirt et on le sérigraphie. Et s’il est un peu crado, eh bien il est un peu crado ! » explique Jeanne-Marie. Elle ajoute : « Au moins tu l’as fait toi-même. C’est des trucs tout cons, mais ça donne un côté humain au festival. On est à mille lieues de Dour ! »

 

A gauche : ©Ladyfest Bruxelles 2016 A droite : ©Ladyfest Durham NC

A gauche : ©Ladyfest Bruxelles 2016
A droite : ©Ladyfest Durham NC

 

De nouveaux  skills dont profitent aussi les organisateurs : « Ce qu’il y a de bien dans le Ladyfest, c’est que n’importe qui peut être à l’origine de cet évènement. Il ne faut pas de savoirs particuliers préalables, parce que tu les développes au fur et à mesure. On essaie aussi de faire des choses qu’on n’aime pas, comme les demandes de subsides, me concernant. »De quoi rappeler que le festival ne vit cette année que d’amour et de bières fraîches : aucun subside n’a été alloué à l’initiative féministe. Si dès les premières éditions, de nombreux Ladyfest ont profité de l’évènement pour lever des fonds destinés à des associations – le tout premier avait engrangé quelques 30 000 $ -, celui de Bruxelles, avec son entrée et ses petits plats à prix libre, est loin de pouvoir s’offrir ce luxe. « L’argent qu’on gagne nous sert à payer le transport des artistes et la nourriture. Toute personne qui a donné de son temps et qui a transmis quelque chose a droit a une rémunération, dans l’idéal. Mais ici, ceux qui viennent savent qu’ils ne seront en principe pas rétribués. C’est aussi l’un des critères de sélection : il faut venir pour l’ambiance, pour le militantisme, pour montrer que les filles sont là », éclaire Jeanne-Marie, bénévole comme les autres.

 

 « Les féministes et les lesbiennes, en fait, elles sont super sympa ! »

 

Il n’y a pas de secret : si en 2000 le festival d’Olympia accueillait quelques-uns des groupes les plus populaires des nineties et du début du nouveau siècle – The Gossip, Slumber Party, Bratmobile, ou encore Neko Case en solo -, les artistes présentes au Ladyfest bruxellois sont moins connu-e-s et appartiennent surtout à la scène locale belge et française, pas forcément punk. C’est tout l’- heureux – paradoxe du concept : « Alors que le premier Ladyfest offrait des liens personnels, philosophiques et politiques étroits avec le mouvement Riot Grrrl, ses successeurs ont apporté un élargissement tant politique que musical et une mise en avant des problématiques locales », explique les auteures de Women Make Noise. Le dommage collatéral inévitable réside alors dans la diminution des budgets. <i>« L’impact local qu’on peut avoir, c’est aussi de parvenir à réunir des gens qui ont les mêmes idées : ça peut créer des dynamiques entre les artistes et les intervenants, dans les ateliers et dans le public. On a envie d’intégrer les gens d’ici, parce qu’il se passe de chouettes trucs à Bruxelles et qu’on a envie de les mettre en valeur »</i>, resitue Jeanne-Marie. Sylvia ajoute : « Le lien avec le local se fait surtout à travers le BRASS. Le bar, par exemple, est tenu par des jeunes du quartier. À l’issue de la dernière édition, ils nous ont même dit : ‘Les féministes et les lesbiennes, en fait, elles sont super sympa !’ » C’était un peu une petite victoire. » 

 

 

A gauche : ©Ladyfest A droite : ©Ladyfest Vilnius 2009

A gauche : ©Ladyfest A droite : ©Ladyfest Vilnius 2009

 

Autre source d’étonnement derrière le bar : le Ladyfest n’est pas un festival que de « gonzesses ». Dans le noyau dur organisationnel de huit personnes, on compte ainsi deux garçons – féministes tout de même. Ce n’est pourtant pas le cas partout : les premiers festivals n’acceptaient aucun homme dans les rangs des organisatrices ou des bénévoles, et les groupes devaient comprendre une majorité de filles en leur sein – pas évident, quand on sait que la gigantesque majorité des scènes musicales est dominée par les hommes. Mais dès 2002, le Ladyfest*East, organisé à New-York, incluait déjà des formations masculines, à condition qu’elles s’identifient comme féministes. L’augmentation du nombre de participant-e-s transgenres a également remis en question l’idée de qui pourrait ou devrait organiser un festival de musique féministe. Les diverses modifications des politiques liées aux transgenres est d’ailleurs un symbole de sa solidarité avec la communauté. L’objectif est donc surtout de défier les stéréotypes de genre liés à la musique, tout en stimulant la représentation des femmes sur scène. En 2005, le Ladyfest d’Olympia organisait par exemple un showcase de batteuses, dans l’idée de mettre en avant les musiciennes pratiquant un instrument traditionnellement pratiqué par les hommes. Pourtant, <i>« on n’autorise pas les garçons pour certains ateliers » avoue Sylvia.  « À Bordeaux par exemple, l’atelier de bondage était non-mixte parce qu’il fallait que les nanas se sentent en sécurité. Le café Sorcière qui aura lieu à Bruxelles, sur la thématique du corps des femmes, sera aussi non-mixte. »

 

« You can’t be what you can’t see » …

 

… C’est un peu la devise des Rock’n Roll Camps for Girls, nés à la même période que le Ladyfest, eux aussi d’héritage Riot Grrrl. On y apprenait aux adolescentes à tenir une guitare ou des baguettes, à poser les mains sur un clavier, avec la volonté d’éradiquer les mythes et les obstacles à propos de la musique et du genre qui faisait qu’elles craignaient de s’exprimer, de chanter ou de faire du bruit. Ces camps, réservés aux filles uniquement, proposent aujourd’hui encore, via des cours de musique, des exemples positifs et des expériences partagées, que tout type de musique, du plus « délicat » au plus heavy, et que tous les métiers techniques et créatifs de l’industrie musicale sont accessibles à toute femme qui veut les explorer. Du côté du Ladyfest, « on ne travaille pas simplement sur la représentation des femmes, mais sur l’idée que pour donner envie aux filles de faire quelque chose, il faut le leur faire voir. En musique, c’est encore plus vrai : si tu ne vois pas de nanas avec des guitares électriques qui crient dans des micros … C’est important de montrer toute la diversité de ce qu’on peut faire. C’est bête, mais c’est difficile d’être ce que tu ne vois pas. » 

 

A gauche : ©Ladyfest Toronto 2008 A droite :©Ladyfest Toronto 2007

A gauche : ©Ladyfest Toronto 2008
A droite :©Ladyfest Toronto 2007

 

*Downes, J. (ed) Women Make Noise : Girl Bands from the Motown to the Modern. Twickenham : Aurora Metro Books, 2012. 320 p.

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

La troisième édition du Ladyfest Bruxelles aura lieu du 18 au 20 mars 2016 au Centre culturel Le Brass à Forest. Le débat d’Alphabeta Magazine sur la représentation et la place des femmes dans les métiers de la culture en Belgique se déroulera le 19 mars, à 17h30.

Crédits :

Crédit bannière : ©Ladyfest Bruxelles 2012

Toutes les affiches des Ladyfests proviennent du site Grass Roots Feminism

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