Huis 23 : Le petit salon secret de l’Ancienne Belgique

Perchée au premier étage d’une bâtisse bien connue de la Rue des Pierres, la troisième salle de concert de l’Ancienne Belgique est invisible aux yeux des passants, des festoyeurs de toute heure du Bonnefooi et même des couche-tôt de l’AB Café. Pour les amateurs de performances musicales en comité restreint, de documentaires musicaux rares et de rencontres privilégiées avec des artistes, le lieu se rapproche pourtant dangereusement de l’idéal. Mich Leemans a quant à lui le job rêvé : coordinateur et programmateur de Huis 23. Il nous parle de l’ancienne Ancienne Belgique, de culture gratuite, de l’essence de la programmation et de tout un tas d’obscurs artistes qu’on regrette d’avoir loupé.

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4 novembre 2016

C’est un dimanche un peu trop froid et gris pour la saison, la quarantaine de personnes venues assister au documentaire Sound & Chaos : The Story of BC Studio se tiennent bien droites et coites, sur leur chaise au velour rouge. C’est que Martin Bisi himself, le propriétaire du studio légendaire de Brooklyn qui a vu naitre les disques de Sonic Youth, des Swans, de Brian Eno, est dans la pièce, à Huis 23. Comme toujours, le film, choisi avec soin par le discret « propriétaire » des lieux, s’est aventuré au-delà des simples célébrations musicales pour s’interroger sur ce qui fait réellement la musique, ses succès et ses échecs : tout ce qui gravite autour d’elle. Du lieu qui tient davantage d’une vieille cave Rue des Charbonnages que du studio molletonné de musiciens de génies, à sa localisation dans un quartier underground de New York menacé par un Whole Food, en passant par la juvénile ambition de Bisi, Sound & Chaos dresse parfaitement le décor d’une aventure musicale qui nous semblent aujourd’hui impossible. Avoir de visu le responsable à la chevelure amérindienne caractéristique remet les pendules à l’heure : les légendes existent, elles sont bel et bien vivantes et ce soir, celle du BC Studio se trouve à Bruxelles.

L’expérience est rendue possible par l’Ancienne Belgique, qui, à l’étage du numéro 23 de la Rue des Pierres, délaisse ses gigantesques pénates de 2 000 places pour une étroite et longue pièce confortable. Là un buffet en bois vernis, un transistor rouge, quelques bouquins de musique. Ici un piano et un miroir qui donne envie de se prendre pour le Jan Vermeer de la photo. Mich Leemans a d’ailleurs un accent flamand immanquable, sous un Français impeccable. Le programmateur et gardien des clefs de Huis 23 nous accueille dans ce qu’il nomme pour l’occasion « Huis vingt-trois » : son lieu de travail, et puis de vie aussi, ou presque.

 

Mich Leemans, à Huis 23

Huis 23

 

Ca fait longtemps que tu travailles dans le milieu de la musique ?

Dix ans, je dirais, et à l’AB depuis huit ans. Je travaillais dans une agence de booking, Busker Bookings, qui ne bosse qu’avec des artistes belges, mais surtout en Flandre. Avant ça, j’étais dans le secteur pharmaceutique, un job administratif. J’en ai eu marre et je me suis dit « Je pars, je ne peux plus continuer comme ça », puis Werner [ndlr : Dewachter, de Busker Bookings] m’a dit que je pouvais venir travailler avec lui. Ensuite, Joke, une collègue d’ici, est tombée enceinte et je l’ai remplacée pendant huit mois … et je suis resté.

« Dans le Club, j’ai vu Sufjan Stevens, The White Stripes, The Kills … »

Qu’est-ce que ça représentait pour toi à l’époque, l’Ancienne Belgique ? Et aujourd’hui ?

Je viens ici depuis que j’ai 15 ou 16 ans. Pour moi, c’était vraiment la salle où l’on voyait tous les grands groupes. Quand c’était encore au Kaaitheater, au Luna Theater comme on l’appelait avant, j’y ai vu Portishead, Massive Attack, etc. Comme les gens disaient dans le temps, et parfois encore maintenant, c’était la meilleure salle de Belgique ! On lisait les agendas pour voir ce qui passait : on ne connaissait pas toujours, mais si la bio nous plaisait, on achetait des tickets. À l’époque, ça coûtait 250FB je pense, et on découvrait un tas d’artistes intéressants, qui sont après devenus grands. Dans le Club, j’ai vu Sufjan Stevens, The White Stripes, The Kills … Il y en a plein dont on n’a plus jamais entendu parler, aussi. Tu connais The Datsuns ? C’était un concert incroyable. Ils avaient eu une panne avec le bus et Kurt [ndlr : Overbergh, le directeur artistique de l’AB] était venu nous dire que le groupe n’étant pas là, le concert commencerait un peu plus tard. Finalement, ils ont commencé à 22h30 et ça a été un concert légendaire ! Deux ou trois ans plus tard, on n’entendait plus parler d’eux ici.


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Aujourd’hui, mes goûts personnels ont changé, ce qui fait qu’il y a, je dirais, 80% des groupes qui passent ici qui personnellement et artistiquement ne m’intéressent pas vraiment. Mais même si ça ne rencontre pas mes goûts personnels, je vois bien que ce sont des artistes avec une vraie valeur artistique et qui mettent du cœur dans ce qu’ils font. Du moment que c’est de la qualité et que ça reste intègre et honnête, je trouve ça plus important que mes goûts à moi. L’équipe de l’AB est aussi vraiment très soudée. Ici, je travaille avec plusieurs amis : on sort ensemble, on part en vacances ensemble … Je pense que ça a une valeur incroyable et que c’est ce qui fait de l’AB un endroit spécial : on a tous le regard tourné dans la même direction et on essaie, concert après concert, de faire quelque chose de bien de cet endroit.

« Au début, on ne voulait pas forcément y faire des concerts »

On se trouve ici dans une pièce un peu à part à l’AB : Huis 23. Quelle est l’histoire de ce lieu ?

Huis 23, depuis les travaux de reconstruction en 1996, c’était l’ancienne billetterie. Il y a cinq ou six ans, comme ce n’était pas fort pratique ni visible et que le rez-de-chaussée du bâtiment d’à côté devenait libre, on y a installé la billetterie. Du coup, c’était vide ici. Les labels avaient toujours voulu avoir un espace pour accueillir les journalistes pendant la journée, au lieu des réceptions d’hôtels. À l’époque, on avait des contacts avec des antiquaires et on a décidé de créer cette partie-ci, puis on a acheté quelques chaises pour l’autre partie. Au début, on ne voulait pas forcément y faire des concerts : c’était pour les interviews et les lectures des écrivains de passage. J’étais dans l’équipe de programmation, mais je n’avais pas forcément de projet particulier : on m’a alors demandé si je ne voulais pas m’occuper de Huis 23. Petit à petit, ça a évolué : j’ai proposé qu’on fasse des Classic Album Listening Sessions, puis des concerts … Et on a vu qu’il y avait un intérêt pour ce lieu ! La direction m’a confié un budget, un budget assez limité, mais avec lequel je pouvais faire ce que je voulais.

C’était un peu le boulot de rêve, non ?

Pour moi, c’est le dream job, oui ! Ca l’est encore, je veux dire. Je sais que je n’en ai pas encore fini avec Huis 23.

 

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Quelle importance a ce lieu pour toi et pour l’AB ?

Ici, je peux faire tout ce que je veux ! Les artistes que je programme ne sont pas forcément ceux que j’écoute toute la journée, mais j’ai aussi la possibilité de faire des choses plus expérimentales et d’avant-garde, ce qui est plus mon truc. J’ai tout le soutien de la direction, qui voit bien que ce que je fais ici offre à l’AB des « extras ». L’AB a une structure assez complexe et tout coûte beaucoup d’argent, à cause de la taille des salles, du personnel pour la sécurité, de la billetterie, du bar … Ici, ça ne coûte rien, ce n’est que moi. Je fais entrer les artistes, le public, je fais la technique … J’ouvre les portes et je ferme les portes. Ici, les gens voient les artistes à moins de cinq mètres, parler avec leur cœur, avec honnêteté. Une heure plus tard, ils sont sur la grande scène. C’est vraiment quelque chose de spécial. J’ai aussi l’impression que les artistes aiment ce qu’on fait ici. J’ai une toute petite table de mixage, tout est très limité, mais ce sont ces limites qui donnent une plus-value. Quand les artistes viennent, je les aide à monter leurs instruments et leurs amplis dans l’escalier. C’est vraiment la base de la programmation.

Pour nous, c’est aussi important parce qu’il y a beaucoup d’artistes qui ont joué ici, puis dans le Club, voire dans la grande salle, ou à l’Orangerie du Bota, aux Feeërien ou aux [Kleine] Boterhammen. On essaye d’avoir un parcours avec les artistes, de les avoir déjà dans la maison.

« Il y a une vraie demande pour ce genre d’événements gratuits en ville »

Tous les évènements à Huis 23 sont gratuits. Quel sens ça a pour toi ?

Pour une ville comme Bruxelles, et comme partout en fait, je pense que c’est important d’avoir une partie de la culture qui soit gratuite. Il y a un tas de personnes qui n’ont pas les moyens de payer des tickets de concert relativement chers. Ici, on a un projecteur assez basique, mais de très bonne qualité, même chose pour la sono. On essaie d’avoir la base « AB », parce que l’AB, pour moi, ça a toujours été synonyme de qualité. Il y a beaucoup de gens qui viennent très régulièrement et je sens qu’il y a une vraie demande pour ce genre d’événements gratuits en ville. Je pense aussi qu’à l’AB … We have to do this. C’est important de pouvoir continuer à offrir ça. On a eu des discussions à ce sujet, pour savoir s’il fallait rendre l’endroit payant. Une ou deux fois, on a demandé un droit d’entrée. Mais pour le reste, ça reste gratuit, et je trouve incroyable que la direction de l’AB veuille investir là-dedans.

 

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Vu la gratuité du lieu, comment gères-tu ta programmation ?

J’ai un budget annuel qu’on me confie. La plupart des artistes sont on tour et les agents me contactent pour me dire qu’untel est disponible. J’écoute et j’ai le luxe de pouvoir choisir. Si je n’aime pas, je le leur dit. Souvent, je n’aime pas aussi forcément personnellement, mais je sens bien que c’est un artiste spécial, qu’on peut commencer un parcours avec lui et je le programme quand même. Ca fait cinq ou six ans que je fais ça, donc je commence à avoir un feeling. Ou bien, c’est moi qui fais mes recherches et contacte les artistes, souvent quand ils sont belges. Par exemple, Ignatz, Pak Yan Lau, Mathieu Serruys pour le BRDCST Festival, ce sont des artistes qui ne remplissent pas le club, mais ici c’était toujours plein et c’étaient toujours des concerts très, très chouettes. Et pour eux, c’est aussi une chance de jouer à l’Ancienne Belgique. On sent que c’est important de mettre dans leur agenda « l’Ancienne Belgique ». Donc c’est un peu win-win pour tous. Je pense aussi que le cachet qu’on leur offre est vraiment correct. Pour les documentaires, qu’on fait plus à l’automne ou en hiver, je regarde la programmation de festivals du monde entier, les nouveautés, et s’il y a moyen de faire un lien avec un concert. Ce sont parfois aussi des films qu’on nous offre, mais ça arrive rarement. J’ai par exemple fait passer il y a peu We Are Twisted Fucking Sister!, et notre directeur m’a demandé « Mais pourquoi tu passes ça ? » Après quatre jours, c’était complet.

Parfois, c’est même complet en quelques heures !

Oui ! Ca arrive de plus en plus. Evidemment, on n’a aussi que 55 places et on travaille sur réservations. Parfois, les gens ne viennent pas : ils ont envoyé un mail pour réserver, mais il pleut, ou il fait trop chaud, ou il y a le foot à la télé, ou ils sont un peu fatigués … Souvent, on est 75 sur la liste, et le jour-même, il n’y a que 40 personnes qui viennent. C’est aussi la raison pour laquelle on se demande s’il ne faudrait pas rendre les activités payantes : quand ils ont payé cinq euros, les gens viennent parce qu’ils ont investi d’eux-même. Malgré tout, j’aimerais vraiment que ça reste gratuit.

 

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En mars dernier, tu as lancé avec Kurt Overbergh, le directeur artistique de l’AB, le nouveau festival BRDCST. Beaucoup d’activités se sont déroulées ici, à Huis 23. Pourquoi ?

Pour BRDCST, le plus important pour nous était d’abolir les frontières musicales. On a eu une soirée punk, une soirée dance, une soirée jazz … On a voulu que Huis 23 soit le centre du festival : on n’a pas fonctionné avec des inscriptions, les portes étaient ouvertes et tout le monde pouvait y entrer. C’était une programmation différente de tout ce qui se passait alors à l’AB, on n’a même pas tenu compte du fait qu’il y ait des concerts en bas quand il se passait quelque chose ici. Il n’y avait pas de grand projet derrière ça, on voulait juste que Huis 23 soit le centre névralgique du festival, parce qu’ici on peut tout faire. On a eu Kaitlyn Aurelia Smith, une américaine qui joue du synthé, Matthieu Serruys avec un lecteur à bandes, la chanteuse Joan Shelley plutôt folk, Broeder Dieleman, un très beau projet venu des Pays-Bas …

« On prend le temps d’écouter la musique »

Un souvenir marquant à Huis 23 ?

Marlon Williams, qui vient de Nouvelle-Zélande, a vraiment fait un bon concert ici, cette année. Il doit encore trouver son identité, mais on sent que c’est un vrai artiste. Je me rappelle aussi de Damian Jurado, ou encore Anna Calvi. Dans les noms moins connus, j’avais adoré Thomas Lehn, un allemand qui ne travaille qu’avec des synthés EMS, des synthés très particuliers. C’est un grand nom de la musique expérimentale. Il faisait partie de la série « All Connected » qui s’est terminée en décembre : un cycle sur des artistes qui jouent avec des synthés modulaires, dans l’idée de brancher tous les instruments et le matériel les uns sur les autres. La dernière date, c’était avec Charlemagne Palestine, l’un des pionniers de la musique minimale, avec Terry Riley et Steve Reich, un Américain qui habite à Bruxelles. Ca a duré un an et demi ou deux. On a lancé ça avec Floris Vanhoof, un artiste belge qui était en quelque sorte le curateur du cycle. Pour moi, c’était une très belle série de concerts et je pense qu’on va faire davantage de cycles du genre. J’adore aussi les Classic Album Listening Sessions, où quelqu’un vient introduire un album classique qu’on écoute après ici en vinyle. Tout le monde est assis et on passe la première face, puis la seconde : on prend le temps d’écouter la musique.

 

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

3 dates à ne pas manquer à Huis23

  • 12 novembre : Un concert du sound performer et compositeur Thomas Ankersmit, dans un hommage à Dick Raaijmakers, l’un des plus grands précurseurs de la musique électronique. Un documentaire sera aussi projeté : double-win
  • 26 novembre – 18 janvier – 15 février : Une série de concerts où Echo Collective reprendra le successeur de Kid A de Radiohead, Amnesiac … en version classique. C’est complet, mais ça vaut toujours la peine de se présenter le jour-même.
  • 1er décembre : Simon Joyner est juste un mec qui a écrit l’un des dix albums préférés de Beck dans les années ‘90.

Crédits :

Crédits photo : Elisabeth Debourse

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