Des goûts et des couleurs nous discutons, avec Cécile Delagerie

Cécile Barraud de Lagerie, 32 ans, est de fil en aiguille devenue spécialiste en couleurs et imprimés pour le secteur du textile et de la mode. Elle est aussi chasseuse de tendances, illustratrice, apprentie botaniste, et, last but not least, fan de Dries Van Noten. Pour fêter la sortie le 5 avril prochain de l’élégant documentaire de Reiner Holzemer consacré à l’univers de l’un des derniers créateurs de mode resté indépendant, nous avons voulu voir la mode sous une autre couture ; de l’intérieur. Il nous a dès lors paru naturel de tirer le portrait, à quatre épingles, de cette jeune pro aux mille talents.

écrit par

20 mars 2017

Dries Van Noten est connu pour ses broderies fabuleuses, ses coloris sublimes, ses imprimés fous, ses matières fines. C’est sans doute lui qui, dans le fashion game, va le plus loin dans le fabric developement. Il est aussi connu pour sa sobriété, sa discrétion. On sait aussi qu’il déteste le mot « mode », qu’il associe à l’éphémère. Ce qu’il réalise s’inscrit dans une démarche au terme plus long que le seul fil des saisons. Il dessine des silhouettes marquées du sceau racé de l’évidence, pour des femmes que l’on aimerait voir marcher dans la rue.

Cela nous a fait penser à une fille dont nous avions croisé la route il y a quelques semaines : Cécile Barraud de Lagerie, left-handed & short-sighted, comme elle dit. On avait un peu flashé sur elle. Pas seulement à cause de ses lunettes cat eye, de sa douceur ou des petites taches qui constellent ses pupilles vert de jade, non. Nous avons aussi été charmées par ce qu’elle nous avait dit de son métier.
Voici la suite.

 


Tu ne le sais peut-être pas, mais le slogan d’Alphabeta c’est « le magazine qui chasse les tendances créatives et débusque les talents émergents ». Or tu travailles pour deux bureaux de tendance, mais, qu’est-ce que c’est au juste ?

Cécile Barraud de Lagerie. Les bureaux de tendance sont comme de gros consultants pour l’industrie, principalement de la mode mais ça peut aussi être lié à la maison, au linge, à l’automobile, à tout ce qui est numérique…
Or je bosse pour deux d’entre eux. Le premier est un bureau italien, Alberto & Roy, où je ne travaille que le textile. Avec eux, je fais des cahiers de mode femmes, un cahier couleurs et un cahier d’imprimés. Le second s’appelle Nelly Rodi et est situé à Paris. Pour eux, je travaille sur les cahiers imprimés femmes et c’est une machine de guerre, ils sont sur tous les fronts (cosmétiques, balnéaire, enfants lingerie, costume…).

Comment décrirais-tu ton job ?

C. Y’a pas longtemps j’ai lu un livre qui s’appelle Quand tout est déjà arrivé, de Julian Barnes. Il se découpe en trois parties, liées par une notion d’irréversibilité qui veut que, quand on réunit deux choses ou deux personnes qui n’avaient encore jamais été mises ensemble, le monde est changé. C’est un peu ce que j’ai l’impression de faire : je ne crée rien, et pourtant si puisque j’associe des trucs qui n’ont jamais été associés.

 

 

Vous réunissez deux choses qui n’avaient encore jamais été mises ensemble. Et le monde est changé. Les gens ne le remarqueront peut être pas sur le moment, mais ça ne fait rien: le monde a quand même été changé.

 

Wow. Ok, ça c’est ce qu’on appelle une idée puissante.
En parlant d’idées… Pour trouver ces couleurs, on te donne des mots-clés, des thèmes ? Comment poses-tu tes choix ?

C. Pour Alberto & Roy, je travaille directement avec la boss, on fait tout ensemble, on se fait de gros brainstormings. Les questions transversales que l’on se pose systématiquement sont « qu’est-ce que tu trouves intéressant et que t’as encore jamais vu » et « qu’est-ce que tu ne veux plus voir ».
Ce qui est chouette, c’est qu’on a pas du tout le même âge. Je pense qu’elle a 55 ans, un truc comme ça, et elle est très très très cultivée. Or moi je suis plus calée qu’elle en art contemporain, par exemple. Du coup on échange et on combine nos goûts. Ensuite, on élague, et on essaie de trouver des images pour illustrer nos idées parce qu’il faut absolument les justifier visuellement à nos clients. Après ça, on joue au ping pong : elle m’envoie une première sélection de bouts de tissus puis je fais mes petites recherches… Tout ça jusqu’à ce qu’on soit convaincues.
Le résultat final, ce sont des cahiers, avec des languettes de tissus et des petits pompons de fils, pour que ceux qui les utilisent puisse s’en inspirer, les intégrer dans des mood boards, les donner en échantillon à leurs fournisseurs…

 

 

Et tu travailles sur quelle saison en fait ? Parce que le temps que le processus suive son cours, que le livre soit publié…

C. Là on bûche sur l’été 2019 ! On me dit souvent que d’une certaine manière ça mine la créativité des gens, mais les gammes de coloris sont quand même larges, je trouve au contraire que ça ouvre des perspectives.

C’est une proposition quoi.

C. Voilà, c’est une proposition, des possibilités. Et puis, des bureaux de tendance, il y en a peut-être quinze, chacun a sa méthode propre donc les clients ont le choix. Certains bureaux sont ouverts, tournés vers l’abstrait et l’esthétique, d’autres recherchent avant tout l’efficacité, au détriment de la prise de risque.
 La référence en la matière est un bureau aux Pays-Bas qui s’appelle Trend Union. A sa tête siège une dame qui s’appelle Li Edelkoort. C’est le gourou. Elle a pris des décisions qui ont marqué les gens. Depuis, ils la suivent.
Autour des années nonante, il n’y avait presque plus de robes dans le commerce. Les femmes n’en mettaient plus trop. Or, elle est la première à avoir soulevé la question. Elle a d’ailleurs une façon particulière d’en parler. Par exemple, les robes sont liées à des moments où, à l’échelle globale, les gens ont besoin de se rassurer. Pendant les période de guerres, il y a plus de robes. Quand il y a eu les grosses crises économiques, on s’est retrouvé avec beaucoup plus de couleurs saturées, des pastels… La mode répond à ce qu’il se passe dans le monde au niveau global.

C’est ultra intéressant.

C. Et au final, évidemment, nous sommes tous des individus avec des émotions, des goûts, des fixettes, mais on remarque tout de même de grands mouvements de fond issus d’un contexte indépendant qui, pourtant, influencent la mode. Elle n’est pas hermétique.

 

 

Tu décèles aujourd’hui un tel mouvement de fond ?

C. Mmh. Non parce que le domaine de la mode se cherche trop, ça part dans tous les sens. Le seul point commun, c’est que toutes les maisons se désuniformisent complètement. Avant, c’était simple de suivre les défilés : de telle période à telle période c’est le prêt-à-porter femme été, à New-York, puis à Londres, Milan et Paris, et voilà ! Mais petit à petit, les collections croisière et pré-fall sont arrivées. A partir de là, sans calendrier clair, certains acteurs de la mode sont à l’avance, d’autres en retard, en plus de la haute couture qui existe toujours malgré qu’on ne comprenne plus trop ce qu’elle fait là…

Est-ce que les maisons donnent autant d’importance à ces collections qui se glissent entre les grandes saisons ? J’avais en tête que ces collections capsules étaient surtout commerciales, qu’elles étaient un prétexte pour faire du chiffre en plus.

C. Exactement. A la base c’était ça. Elles étaient dédiées aux femmes qui ont des vies tellement décalées qu’elles ont besoin de l’autre saison parce qu’elles vont au ski au printemps, aux Caraïbes en hiver… Sauf qu’au final, ces collections commerciales sont devenues celles qui se vendaient le mieux. D’anecdotiques, elle sont devenues très importantes.

 

 

J’ai lu ce matin qu’une femme, Clare Waight-Keller, reprenait Givenchy. Ca te plait de voir que des femmes investissent le terrain d’un secteur souvent catalogué comme féminin, alors que rares sont celles à siéger à des postes à responsabilité ?

C. Je trouve en effet que c’est très bien. On a besoin d’être confrontés à des visions différentes, notamment des visions différentes du corps. Personnellement, j’adore comparer des collections dessinées par des hommes et par des femmes parce que je trouve que ce n’est pas la même chose.

Tu vois une vraie différence ? N’est-ce pas justement sexiste de penser qu’hommes et femmes dessinent forcément différemment ?

C. Oui parce qu’en général les hommes dessinent des femmes fantasmées, des corps comme ça…

Des sauterelles.

C. Des sauterelles. Mais je pense que, physiquement, le fait qu’on ne partage pas le même corps explique quand même beaucoup. C’est précisément à cause de cette distance qu’ils ont avec le corps de la femme qu’ils proposent des choses surprenantes et intrigantes, aussi. Les idées sexy extrêmes sont souvent proposées par des hommes. Le sexy dessiné par les femmes ne sera jamais le sexy dessiné par les hommes. Je parlais de ça avec une amie qui bosse dans le luxe… Il faut savoir qu’il existe des gens dans la mode qui détestent les femmes. Qui n’aiment pas le corps des femmes, qui n’aiment pas les seins. Du coup c’est hyper bizarre de créer pour une altérité que l’on n’aime pas. Je peux pas trop dire les noms mais je pense à un type, j’adore tout ce qu’il fait, je trouve ça super intéressant, fin, beau, mais il ne supporte pas les seins.

Ah.

 

 

Tu disais que tu travaillais sur 2019 : qu’est-ce qu’on va devoir porter dans deux ans ?

C. Ahah, à chaque fois j’esquive cette question, parce qu’en fait on choisit 60 couleurs, parmi lesquelles il y a du clair, du foncé, des tons chauds, froids… Du coup ce sont des nuances qui varient lentement. Si on déplie les cahiers sur, allez, cinq saisons, on peut remarquer les migrations de couleurs.
Mais sinon, j’avoue, j’en ai marre du rouge. C’est très personnel, mais à chaque fois j’essaie de trouver des rouges qui sont plus rouille ou corail, mais en tout cas plus de rouge écarlate.
Cela dit, 
des tendances se dessinent quand même pour l’été 2018 ; des verts un peu bizarres, du sauge, du sapin un peu plus clair, des tons violets doux. Je pense que les pastels qu’on a vu il y a deux ou trois ans étaient trop « propres », alors qu’ici ils deviennent plus grisés.

 

 

Une dernière question : on dirait que tu aimes bien les graines ! Explique-nous un peu en quoi consistent tes deux projets SEEDS et #PRAIRIE.

#Prairie, c’était des affiches ensemencées collées dans une rue à Lyon. Elles étaient détachables, le papier était imprégné de graines, et tu pouvais le planter. On a fait un crowdfunding qui a donné une dimension au projet qui n’était pas prévue : on avait proposé aux gens qui participaient de nous laisser une phrase à mettre sur l’affichage, s’ils en avaient envie. Et tout le monde nous a envoyé une phrase.

Ooh !



Du coup il y a eu des déclarations d’amour, des poèmes, des questions… Ca a hyper bien pris. Ca a créé une interaction dans la rue qui était vraiment géniale.
Quant à Seeds, c’est quelque part la suite de ça. Andrea et Giada ont monté le projet six mois avant que je les rencontre, et Giada venait de partir à Florence donc le projet était en stand-by. Je leur ai parlé de ce que j’avais fait avec #Prairie, pour voir si ça les intéressait de faire quelque chose ensemble. Et de fil en aiguille j’ai fait partie du projet !
Ce que j’aimerais faire, parce que j’adore dessiner le végétal, c’est un petit livre avec l’histoire de mes plantes. Les dessiner, puis écrire en dessous d’où elles viennent. Certaines d’entre elles ont eu des vies rigolotes. J’ai une monstera (NB : un joli type de palmier) que j’ai trimballé après un plant swap à une soirée. J’étais là, avec mon sac plein de boutures et une feuille de monstera qui dépassait. Puis une copine me dit « on va prendre l’apéro là, puis on va à une soirée là, puis une autre » et à la fin, vers 3h, l’idée d’aller au Fuse est lancée. J’y étais jamais allée et je voulais trop ! Du coup j’ai une monstera

… qui est allée au Fuse ahah !

On essaie aussi de récolter un maximum d’histoire des participants. Par exemple, une fille nous expliquait qu’il y avait un grand buisson de menthe chez elle. Quand sa maman était étudiante, elle a emporté une tige de menthe qui était dans son mojito et l’a laissé tremper dans de l’eau, elle l’a planté, et c’est devenu cet énorme buisson !

 

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LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

  • Tenez-vous au courant des prochains échanges de plantes Seeds ! A venir : le 2 avril chez Fracas.
  • L’avant-première de Dries à Bozar se déroulera le 31 mars. La sortie officielle du documentaire est prévue le 5 avril.

Crédits :

© Coline Cornélis
© Delagerie

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