La Fille d’O nous dit quoi

Que signifie la vie des acteurs du secteur culturel ? Comment vivre de sa créativité, et comment font ceux qui ont réussi ? Pour comprendre les réalités de ces métiers, tous les mois, on pose le portrait d’un entrepreneur créatif à travers une discussion. Pour qu’il nous dise quoi.
Aujourd’hui, c’est Murielle Scherre, la créatrice de la marque de lingerie La Fille d’O, qui nous dit quoi…

écrit par

17 juin 2016

La Fille d’O est le nom bien mystérieux de la marque de lingerie belge au style détonnant crée par Murielle Victorine Scherre. Créatrice de lingerie, en voilà un métier atypique ! Quelles réflexions cela implique-t-il ? Comment se lance-ton dans une telle aventure professionnelle lorsqu’on se place dans un marché de niche ? C’est dans sa boutique gantoise que cette styliste à la personnalité affirmée et douce, et au physique svelte copieusement couvert de tatouages (d’un esthétisme fou),  nous a fait découvrir sa marque, et philosophie qu’elle défend.

 

dsc_8961    dsc_8823

 

Quel est ton parcours ?
Murielle Scherre : J’ai étudié le stylisme à l’Académie. Dès que je me suis rendue compte que certaines de mes compétences ne viendraient pas de ma formation j’ai suivi en plus des cours du soir (de patronage, finissions de vêtements, couture, lingerie, chaussures…). J’ai aussi dessiné des costumes de théâtre en parallèle. Quand on est étudiant, on n’a pas forcément envie d’apprendre la couture. Ça nous paraît nul parce qu’on veut directement faire des robes glamour de défilés pour Paris ! Mais à la première idée que tu veux réaliser, tu réalises qu’il faut qu’elle se transforme en patronage, en toile…. Et tu peux être vite bloqué. J’ai la chance d’avoir un père qui est quelqu’un de manuel et de pragmatique, qui m’a toujours dit que si je voulais faire du stylisme, il me fallait apprendre à faire les vêtements sinon je ne saurais jamais rien faire de moi-même. Quand j’ai quitté l’école, j’avais le CV d’une personne qui avait travaillé cinq ans. J’avais tellement mis d’effort à me faire ma propre formation, à me constituer une combinaison de compétences très techniques qui me correspondaient, que j’ai trouvé du travail immédiatement. Pourtant, quand j’ai commencé à travailler à mon compte, j’ai réalisé que je ne savais, en fait… Rien ! (Rire) Tu te remplis la tête d’un maximum de connaissances, et quand tu commences à travailler pour toi, tu te rends compte à quel point tu ne sais rien. Encore aujourd’hui, après treize ans, je rencontre des soucis liés au quotidien de mon travail qui me font me demander : « Pourquoi ne nous ont-ils pas appris ça ? » Je n’ai pas de patron au-dessus de moi : personne ne m’engueule, et en un sens, c’est pire ! Alors, tu fais des fautes encore et encore, et tu apprends.

 

dsc_8887     dsc_8895

 

« On s’est dit que c’était important pour les femmes de ne pas juste voir des corps lisses et retouchés »

 

Comment t’y es-tu prise pour créer ta marque et concrétiser ton projet ?
M. Après mes études, j’ai travaillé pendant deux ans dans une société. Mais même en travaillant pour d’autres, j’avais déjà ma propre collection. J’utilisais ma paie pour acheter les tissus et les étiquettes, et je développais les modèles en petite production. J’ai grandi lentement, car je n’ai pas eu d’investisseur. J’ai donc financé moi-même ce que je voulais que La Fille d’O devienne. Dès le départ, ça s’est bien vendu. J’avais commencé avec trois points de vente qui marchaient bien. Dès que l’argent rentrait, ça payait la collection suivante. À un moment, j’ai eu envie d’avoir mon propre magasin, de créer une atmosphère. Et aussi pour voir qui étaient mes clientes, et établir un contact plus profond avec elles. On a commencé avec un magasin dans mon ancienne maison, où il y avait déjà les bureaux. J’ai vidé tout le rez-de-chaussée pour en faire un magasin, ouvert deux jours par semaine. Comme ça avait de plus en plus de succès, on a acheté cette maison-ci. À cette époque-là, on était encore deux dans l’équipe. Avec ce nouveau magasin ouvert à plein temps, on a eu besoin d’engager quelqu’un : c’est comme ça que Ruth est arrivée. Il y a eu ensuite Lien qui a demandé à faire son stage chez nous. Elle est restée car elle était forte pour tout ce qui concernait l’organisation, les plannings, etc., et elle a ensuite commencé à faire de la vente sur les salons. Maintenant, il y a aussi Caro qui travaille deux jours par semaine en magasin et fait tout le visual merchandising… Plus deux stagiaires. Toutes les filles sont arrivées de la même manière, finalement : à chaque fois, je me disais qu’il n’y allait pas y avoir assez d’argent pour les payer, mais que d’un autre côté, il le fallait car c’est ainsi que l’on ferait grandir la marque.

 

dsc_8982

 

dsc_9013

« Quand je dessine, je pense à tous ces corps différents »

 

L’équipe est essentiellement féminine en fait…
M.
Ce n’est pas fait exprès, mais je pense que c’est un peu logique parce qu’on fait de la lingerie féminine, qu’on est toutes les jours à poil ici, qu’on doit faire les essayages…

 

C’est vous qui faites les essayages ?
M.
Oui, car on fait nous-mêmes le développement. Ça rend les choses tellement faciles, car tu finis par connaitre ton corps au centimètre près, à arriver à cibler les ajustements. Puis, tu connais ton corps par rapport à celui des autres aussi. Comme on est maintenant sept filles, on arrive à avoir une vue assez représentative des diverses morphologies qu’on retrouvera chez nos clientes. Quand je dessine, je pense à tous ces corps différents.

 

dsc_8981

 

 

Parlons du rapport au corps, justement. Sur le compte Instagram de La Fille d’O, on peut voir les filles de l’équipe, mais aussi des clientes, posant avec les pièces de la marque. Comment as-tu transmis ce rapport décomplexé au corps ?
M.
Mon père est pompier et ma mère infirmière ; ils ont toujours été en contact avec des corps « en situation de problèmes » (opérations, accidents…). Ils m’ont donc appris à avoir un respect fou pour le corps, à le garder aussi sain que possible. Mon éducation a fait que, pour moi, la beauté n’est jamais liée à ce que l’on peut ajouter, mais aux choses comme le sport, l’alimentation saine, etc. Je n’ai donc jamais eu de problème avec la nudité, et les filles avec lesquelles je travaille non plus. Et puis dès le début, j’ai reçu des photos via Facebook ou Myspace de personnes voulant me montrer comment elles portaient mes pièces de lingerie. On s’est dit que c’était important pour les autres femmes de ne pas juste voir des corps lisses et retouchés.

 

dsc_8913

 

dsc_8868

 

dsc_8867

« Je ne peux pas m’imaginer ne pas être féministe. Ça ne me paraitrait pas logique »

 

Qui est La Fille d’O ?
M.
Quand j’étudiais, on a vu l’histoire de la mode et comment elle a formé le corps de la femme à travers le temps : les corsets, le new look… Et aussi son évolution par rapport à la sociologie, la guerre, les crises…. Tout cela et le film Story of O (un film B érotique des années ‘70, l’un des premiers accessibles au grand public) m’ont inspiré le nom. J’ai appelé la marque ainsi parce que de mon point de vue, on est une nouvelle génération, qui est le produit de toutes celles qui nous précèdent. Personnellement, ça me donne une liberté énorme. Beaucoup de femmes n’en profitent pas. Ce que je voulais montrer avec La Fille d’O, c’est cette liberté qu’on a, et ce qu’on peut en faire. Je trouve que c’est un luxe obtenu grâce à ceux et celles qui qui se sont battus pour qu’on ait le droit de voter, d’avorter, d’être mère au foyer, de travailler… Qu’on puisse faire tout ce que l’on veut, en fait.

 

dsc_8799

 

Tu considères qu’une lingerie sexy n’a pas à être inconfortable, et que la lingerie ne devrait pas être cataloguée sexy ou sporty…  Cela se reflète dans ton travail, et on devine que tu es féministe… même ce n’est dit nulle part explicitement.
M.
Je ne peux pas m’imaginer ne pas être féministe, ça ne me paraîtrait pas logique [en tant que femme]. Je ne dis presque jamais que je le suis car cela me semble être une qualité de base qu’il faut avoir pour avancer dans la vie aujourd’hui.

 

dsc_8767

 

Tu as commencé une collection homme, non ?
M.
Pour Ann DEMEULEMEESTER (styliste belge minimaliste de renommée internationale faisant partie de ce qu’on appelle les « Six d’Anvers », les six élèves de l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers issus de la même promotion au début des années 1980, NDLR), on a commencé avec une collection de sous-vêtements homme, et maintenant une pour femme. On a vraiment dû inventer une signature leur étant dédiée, basée sur cette maison qui a vingt-cinq ans maintenant. On a étudié la qualité des matières, la coupe, et comment cela se combinait avec les vêtements. J’ai travaillé avec du coton Sea island –  le coton le plus dingue au monde. Il est fait à La Barbade, où le climat est tel que la fibre du coton pousse d’une façon unique qui donne des fibres très longues, un coton très doux, très résistant, confortable, durable et sans pesticides. C’est un coton de haute qualité dont la production est très petite (donc très chère). C’est vraiment un produit de luxe, et j’ai eu la chance de pouvoir le travailler pour eux.

 

Tu penses lancer une gamme homme pour La Fille d’O ?
M.
Oui ! Ça sera une nouvelle histoire évidement. On verra comment ça se déroulera, mais je dois le faire parce que l’esthétique qu’on développe, la philosophie qu’on travaille est autant pour la femme que pour l’homme, et j’ai l’impression de rater quelque chose à ne pas le faire.

 

Si tu pouvais retourner en arrière et te donner un conseil avant de te lancer dans cette aventure professionnelle, lequel serait-il ?
M. Ce qui m’a manqué (et qui me manque toujours), est de ne pas avoir eu de conseil quant à l’aspect business. La réalité n’est pas glamour. On passe peu de temps sur le stylisme même, et beaucoup plus sur le marketing, le positionnement de la marque, le calcul des prix, la production, la structure… Il y a beaucoup de choses qu’on ne t’apprend pas à l’école. J’aurais pu être beaucoup efficace si je l’avais su. J’aurais trouvé quelqu’un qui maîtrise davantage cet aspect-là que moi.

 

dsc_8779

 

dsc_8801

 

Ton dernier coup de cœur artistique ?
M.
L’exposition de Francesca WOODMAN à Amsterdam. C’était une fille ordinaire, qui s’est suicidée à vingt-deux ans. Elle a fait une étude photographique de dingue sur son corps. Son travail me parle beaucoup car il correspond à ce dont je parlais par rapport à la philosophie de La Fille d’O et de la liberté qu’il faut prendre – car elle, elle l’a prise. Elle a vraiment fait une recherche sur la beauté, sur comment se montrer, comment elle se voyait, comment se positionner. C’est un peu comme l’étude que l’on fait ici.

 

abm-muriellescherre-0

 

dsc_8749

 

Qui fait les photographies de vos campagnes ?
M.
Moi. J’ai appris en faisant. C’est évident pour moi de faire la photographie, car mon métier est de dessiner et de regarder des corps. C’est tellement chouette à faire pour moi aussi, parce que quand tu crées l’image toi-même, tu sais comment la communiquer.

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

En plus de sa récente collaboration avec la styliste Ann Demeulemeester, Murielle Scherre a développé l’hiver dernier La Fille d’O SKIN, des créations en cuir de haute qualité issu des Pays-Bas.

Crédits :

© Gilles Buyck

Les bons copains

ALPHABETA MAGAZINE

Chasse les tendances créatives et débusque les talents émergents.

On s'appelle?

Pour nous faire un petit coucou : coucou@alphabetamagazine.com

Le CLUB

De plus amples informations arrivent très bientôt, restez dans les environs !