Dries Depoorter, hashtag arts numériques

Il le dit lui-même, il n’est pas une personne à interviewer. Au premier abord, on frise même le stéréotype : Dries Depoorter est aussi créatif et prolifique que maladivement timide, voire un brin parano. Pourtant, une fois la brèche sur son univers virtuel percée, celui-ci n’a plus rien de binaire. Rencontre tortueuse mais vivifiante avec un artiste média belge qui a fait d’Internet sa toile et de la vie privée son sujet de prédilection.

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10 février 2016

C’est à croire qu’il en oublie les règles du jeu qui est le sien : c’est tout étonné qu’il demande comment on a bien pu le reconnaître parmi les visiteurs du Brakke Grond d’Amsterdam – reconverti à l’occasion du Festival international du Documentaire en espace d’exposition d’œuvres interactives. Sa photo de profil Facebook était tout simplement suffisamment ressemblante. Dries Depoorter n’est pas non plus très à l’aise quand on lui demande sa date de naissance – il a 24 ans -, le nom de son premier animal de compagnie – ils étaient deux, Bruce et Springsteen, – son poids – il ne se pèse pas – ou la destination de ses dernières vacances – la Croatie. À la question de l’année de son premier rapport sexuel, il coupe court à l’interrogatoire. In Real Life, on ne cède pas aussi facilement qu’en ligne. Et la vie privée sur Internet, c’est son domaine – ou plutôt son terrain de jeu.

 

Dries Depoorter

 

C’est le projet « Tinder In » qui a révélé au grand public Dries Depoorter en tant qu’artiste média, en novembre dernier. Ce Gantois tout juste sorti de la Koninklijke Academie voor Schone Kunsten – où il a obtenu un master en media art -, s’est penché sur nos publications sur différents réseaux sociaux. En mettant en perspective une photo sur Tinder avec celle du profil LinkedIn de la même personne, il révèle la schizophrénie inhérente à notre incapacité à voir Internet comme le gigantesque réseau qu’il est, plutôt que comme un amas de sites isolés. Dries soulève aussi un pan du tapis qui nous sert à cacher une problématique inévitable : la facilité avec laquelle il est possible d’accéder à des données qu’on préférerait garder privées, tout en les dévoilant sans vergogne. Mais de la même façon, exposé sur Internet, le travail de l’artiste média est accessible à tous et devient, par extension, une part de l’espace culturel virtuel de tout individu connecté. On se l’approprie, on la commente, on la trouve pertinente ou offensante. Et on le fait savoir.

« Le projet « Tinder In » me fait peur. J’ai reçu énormément d’emails personnels d’hommes et de femmes à son propos. J’en reçois toujours »

« Je ne me suis jamais vraiment dit « Je vais travailler sur les thèmes de la vie privée » », précise Dries Depoorter, « C’est juste arrivé. Je ne fais pas vraiment de recherches. J’ai l’idée et un jour, je la concrétise ». Le jeune artiste expérimente et ne dresse ses conclusions qu’en fin de parcours, sans anticiper. Quitte à donner vie à une créature Mary Shelleysque, échappant à son contrôle comme « Tinder In », qu’un média s’est approprié prématurément : « Il y a eu cet article (1) qui disait que je détestais les femmes. Il y avait pourtant des hommes et des femmes dans les photos, mais les premières qui ont été publiées étaient celles d’une femme. En quelques heures, ça s’est embrasé. L’article était intitulé « Il retrouve ses matchs Tinder sur LinkedIn » comme si j’étais un pervers, et ne montrait que les photos des femmes. »*

 

 

L’œuvre s’est retournée contre son créateur, mais c’est aussi comme ça que Dries Depoorter envisage son travail : « J’ai élaboré l’outil, mais je n’en ai pas le contrôle ». Même prise de risque effrontée dans l’installation « Sheriff Software : Seattle Crime Cams« , qu’il expose alors à l’IDFA : une série d’écrans retransmettant un flux en direct de caméras de traffic, mis à disposition par la ville de Seattle qui dispose d’une caméra tous les 200 mètres. S’y superposent, toujours en direct, les appels reçus par la police – également partagés sur le web. « Si demain quelque chose de vraiment grave, une attaque par exemple, avait lieu à Seattle, je n’aurais aucun contrôle sur les moniteurs, sur ce que les gens peuvent y voir », explique-t-il. « J’ai vraiment eu peur la première fois qu’on a installé l’oeuvre ici : tous les écrans se sont allumés – d’habitude, il n’y en a que quelques-uns qui diffusent – et sur quatre d’entre eux, on pouvait voir la police en intervention. Je me suis dit ‘Merde, ça fonctionne vraiment !’ » Car si Internet et la police lui donnent l’opportunité d’accéder à ces informations, ce n’est pas forcément pour que l’artiste s’en saisisse de cette façon. « En combinant ces webcams et les appels de la police, on peut obtenir des informations au-delà de ce qu’ils veulent bien nous donner », confesse-t-il.

Si c’est un voyeurisme incontrôlé qui nous pousse à nous asseoir devant « Sheriff Software »(le plus à gauche possible, remarque Dries Depoorter, où sont retransmises les caméras qui offrent une vue rapprochée des scènes), c’est l’insatisfaction de cette pulsion aujourd’hui facilement assouvie sur Internet qui nous pousse à nous éloigner, sans plus de questions. Car en général, à l’écran, il ne se passe strictement rien. « La plupart du temps, c’est super chiant ! » lâche Dries sans retenue. « Je suis vraiment honoré d’être ici, mais le problème, c’est que quand les juges regarderont mon travail … », il est probable que ceux-ci tournent les talons et l’éliminent de la compétition désignant la meilleure production interactive. « C’est très aléatoire. C’est à chaque fois une expérience unique » explique-t-il.

« À chaque exposition, j’essaye d’updater mes oeuvres. Pour moi, ce n’est jamais définitif ou terminé. »

 

Dries Depoorter

 

Qu’on ne s’y méprenne pas : la plupart de ses travaux se passent des yeux inquisiteurs de jurés experts, et n’existent en grande partie que parce que le jeune artiste a fait de la concrétisation d’une idée un jeu. À propos de ses autocollants placardés dans des toilettes publiques afin d’évaluer la qualité de la connexion Internet, ou encore de la création d’un compte Yo pour un poisson, expédiant des bulles dans son bocal à chaque interaction, Dries Depoorter s’explique, désinvolte : « On m’a demandé pourquoi je voulais faire ça. La réponse c’est : juste pour rire. » Et c’est probablement ce qui fait de lui un artiste sans prétention, pourtant extrêmement pertinent et moderne, produisant des œuvres compréhensibles et donc prégnantes. Peut-être tient-on là aussi la véritable définition de cette espèce que l’on commence seulement à épingler l’artiste qui fait d’Internet son média de création : un utilisateur qui (se) joue de tous les codes.

 

 

 

 

Crédits :

Crédits photos : ©Dries Depoorter

 

(1) L’article en question aurait été publié sur le site Dazed & Confused, mais nous n’avons pas été en mesure de le retrouver. Une journaliste de Dazed a cependant écrit ce papier, moins éloquent mais au message plus ou moins similaire. Nous vous recommandons cependant cet article de The Creators Project sur le sujet, qui nous semble plus pertinent.

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