Zoë Gray nous dit quoi

Que signifie la vie des acteurs du secteur culturel ? Comment vivre de sa créativité ? Comment font ceux qui ont réussi ? Pour comprendre les réalités de ces métiers, tous les mois, « Dis-moi quoi » pose le portrait d’un entrepreneur créatif à travers une discussion… Pour qu’il nous dise quoi.

écrit par

26 juillet 2016

Il y a comme un portrait insaisissable derrière celui du commissaire d’exposition. Quand on sait que sa fonction est centrale dans la diffusion culturelle, ça a le mérite de titiller la curiosité : c’est quand même la personne qui définira la prochaine expo qu’on ira tous voir ! Nous avons donc rencontré l’une des actrices de ce métier de l’ombre : la rayonnante Zoë Gray, commissaire en chef au WIELS, ce centre d’art contemporain incontournable de la capitale où expositions aux sujets et échelles étonnants se succèdent depuis plusieurs années maintenant.

 

Interview Zoë Gray

« Ça m’intéressait beaucoup parce que c’était un métier large et diversifié (…) qui comprenait des aspects logistiques, artistiques et intellectuels, et (parce) qu’on ne s’y ennuyait jamais. »

 

Comment expliquerais-tu ton métier ?
Zoë. Mon titre est Senior curator (commissaire en chef) au WIELS. J’organise principalement des expositions avec des artistes vivants, mais je fais aussi des livres avec eux, je programme des événements autour de leur exposition. Mon travail ici comprend également les aspects financiers, la communication, la logistique.

 

Tu gères donc aussi les budgets, la production et la communication des expositions ?
Z. 
Oui, en collaboration avec mes collègues.

 

Quand tu dis que tu es Senior curator, cela veut dire qu’il y a un curateur en-dessous de toi ?
Z. 
Nous avons une équipe curatoriale. Dirk Snauwaert (directeur et fondateur du WIELS, NDLR) est le directeur artistique. Avec lui, je construis la programmation artistique, en collaboration avec deux autres commissaires de l’équipe. Mais la structure n’est pas très hiérarchique.

 

Interview Zoë Gray

 

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Qu’est-ce qui t’as donné envie de faire ce métier ?
Z. 
Je suivais un bachelor de littérature. Quand j’étudiais à Cambridge, j’ai participé à une exposition collective, et j’ai découvert le métier de curatrice. Je l’ai d’abord fait ça comme une activité estudiantine, puis je me suis rendue compte que ça m’intéressait beaucoup parce que c’était un métier large et diversifié qui comprenait des aspects logistiques, artistiques et intellectuels, et qu’on ne s’y ennuyait jamais ! J’ai donc changé d’études pour faire de l’histoire de l’art, et ensuite j’ai fait une maîtrise en curating. J’ai commencé par travailler en tant qu’indépendante, puis pour plusieurs institutions, avant de travailler ici.

 

« Art contemporain ? Le terme peut faire peur, mais c’est juste l’art d’aujourd’hui. »

 

Quelles responsabilités cela implique d’être curatrice ?
Z. 
Selon moi, cela implique des responsabilités dans plusieurs directions. Je me vois comme un médiateur entre l’artiste et le public, je suis donc responsable de la manière dont on présente son travail, comment on l’explique, comment on le contextualise. C’est important de présenter les œuvres de la meilleure manière qui soit, mais aussi d’assurer, leur transport. Parfois les œuvres n’appartiennent plus à l’artiste, il y a donc aussi une responsabilité vis-à-vis du collectionneur ou du musée. Enfin, il y a aussi une responsabilité envers le public, parce que le WIELS est une institution publique, donc le but n’est pas de faire des expositions destinées à un petit comité, mais d’attirer un large public et de lui parler dans une langue qu’il comprend.

 

Vulgariser l’art donc…
Z. 
Par forcément, mais dédramatiser un peu ce que l’on peut penser de l’art contemporain. Je pense que ce terme peut faire peur, mais c’est juste l’art d’aujourd’hui. Les artistes d’aujourd’hui sont comme nous. Ils ont juste une façon originale de regarder notre monde.

 

Interview Zoë Gray


Quel est ton rapport avec les artistes lors de l’organisation des expositions ?
Z. 
Il n’y a pas de règles, parce que chaque artiste est différent et le type de projets que l’on peut proposer peut être très différent aussi. Généralement, si c’est pour une exposition personnelle, on contacte l’artiste environ un an et demi en amont. On lui propose d’exposer telle ou telle pièce, que nous estimons centrale dans son œuvre, mais on demande aussi à voir sur quoi il travaille à ce moment-là… C’est une vraie discussion.

 

Qui dirige la muséographie ?
Z. 
Ça dépend de l’expo, ça dépend du travail. Par exemple, pour un artiste comme Simon Denny (artiste contemporain néo-zélandais exposé actuellement au WIELS, NDLR), il y a un travail d’installation de sculptures qui nécessite certaines conditions. Il était déjà venu au WIELS avant qu’on ne l’invite, mais il ne connaissait pas les espaces comme moi. Donc quand il a fait des propositions sur plans, je me suis permise de lui dire ce qui selon moi ne marcherait pas, et j’ai proposé un autre aménagement de l’espace. D’autres artistes ont une façon très figée de présenter leur travail. Parfois il y a vraiment une scénographie construite par l’institution, et parfois on laisse l’espace assez neutre pour permettre de créer une narration, pour expliquer un argument… C’est au cas par cas.

 

« Il faut faire des projets sans argent, avec beaucoup d’amour et d’enthousiasme qui intriguent d’autres personnes, qui mènent à d’autres projets, qui entament une conversation qui pourra amener ailleurs. »

 

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Interview Zoë Gray

 

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui se lancerait dans ce métier ?
Z. 
Il faut l’amour de l’art et une facilité à savoir agir seul… Et en collaboration. Si on commence en tant qu’indépendant, il faut être très motivé car on mène des projets soi-même. En tant que commissaire tu dois trouver l’idée, les artistes, les œuvres, l’argent pour rassembler les œuvres ou les produire, le lieu pour le présenter, les gens pour t’aider à l’accrochage… Il faut tout imaginer. Et en même temps il faut travailler avec l’artiste et composer avec le lieu. Ce n’est donc pas un métier pour les gens qui préfèrent travailler uniquement seuls. Malgré tout, je pense qu’il faut être assez autonome. Moi j’ai vraiment alterné entre le travail d’indépendante et le travail en institutions, et ça m’a beaucoup aidée.

 

Interview Zoë Gray


« Même sans beaucoup de moyens, il y a toujours moyen de faire quelque chose »

 

Quelle est la différence fondamentale entre le fait travailler comme commissaire indépendant ou dans le cadre d’une institution ?
Z. 
Travailler en institution c’est comme être dans une maison : en faisant plusieurs expositions dans le même lieu on apprend à mieux comprendre l’architecture du lieu, mais aussi l’institution, son public et sa façon de travailler. Ça peut être riche comme expérience, car on sent qu’on est dans une sorte de continuité. C’est aussi moins épuisant parce qu’en tant qu’indépendant, à chaque projet il faut recommencer à zéro. Il y a aussi le fait que lorsque tu fais partie d’une institution, tes choix doivent être en accord avec les valeurs et la programmation de l’institution… Et puis tu as aussi un salaire fixe (Sourire).

 

De plus en plus de gens se disent freelance curator. Comment vit-on de ce métier concrètement ?
Z. 
C’est très difficile, parce que même si on réussit à trouver de l’argent pour faire l’exposition, ça reste difficile de se payer. Personnellement, j’ai toujours essayé de mélanger les projets privés et publics, parce que les fondations privées ont souvent plus d’argent. Les invitations à être commissaire se sont construites petit à petit : si une exposition, un livre ou un texte sont bien reçus, ça crée un mini buzz, et les gens penseront à toi pour leurs futurs projets. Mais ça prend du temps. Il faut commencer par des projets sans argent, avec beaucoup d’amour et d’enthousiasme, qui intrigueront d’autres personnes, et mèneront à d’autres projets. Faire un Master en curating peut être une bonne idée, mais ce n’est pas l’essentiel. Je pense qu’il faut surtout faire des projets et se lancer, car même s’il n’y a pas beaucoup de moyens, il y a toujours moyen de faire quelque chose.

 

Interview Zoë Gray

 

As-tu des œuvres d’art chez toi ?
Z. 
Oui, mais je ne collectionne pas vraiment. D’abord parce que je n’ai pas vraiment le budget pour, et puis car je ne ressens pas la nécessité d’être propriétaire d’œuvres d’art. Quand je vois une pièce, une pratique qui m’excite ou qui m’intrigue j’ai vraiment envie de la présenter, de la partager. Je me dis plutôt : « Il faut que j’écrive un texte, que je fasse une exposition autour de cette pièce. »

 

Tu écris des textes pour les expositions. Comment développe-t-on cette capacité à verbaliser des choses aussi abstraites de l’art ?
Z. 
C’est important de ne pas trop expliquer, de ne pas trop réduire à des mots des choses qui ne sont pas forcément verbales. Si un texte arrive à tout dire, c’est que l’œuvre n’est pas nécessaire. Les textes que j’écris autour d’une exposition ont des fonctions différentes. Au début, l’écriture est faite en dialogue avec l’artiste, afin de se poser les questions fondamentales : Qu’est-ce qu’on veut faire ? Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ensemble ? Que va-t-on montrer ? Ce texte est souvent adapté pour le dossier de presse et les demandes de financement. Puis il y a le texte qui fait partie de la recherche, le catalogue d’exposition, par exemple qui est écrit souvent quelques mois avant le vernissage. Enfin, il y a toute l’écriture qui se fait, disons, deux semaines avant le début de l’exposition, pour le guide du visiteur et les bannières aux murs. Ce dernier texte est vraiment un outil pour élucider le propos de l’artiste sans trop en dire.

 

Interview Zoë Gray

 

Un artiste ou une dernière exposition coup de cœur ?
Z. 
Erik Van Lieshout, quelqu’un dont le travail m’a toujours frappé. Il travaille avec plusieurs médias et fait souvent des installations où il crée tout un univers connecté où il a toujours un rôle très central. L’exposition qu’on prépare s’appelle « The Show Must Ego On ». (Zoë prépare l’exposition de cet artiste néerlandais et le livre qui l’accompagnera. Elle ouvrira en septembre 2016, NDLR). L’artiste romantique torturé qu’il présente n’est qu’un aspect de son travail ; ses vidéos et dessins révèlent aussi les failles de notre société, des choses qui ne marchent pas, des non-dits, des questions de racisme, d’immigration, du rôle de l’art dans la société actuelle… Ça pose donc des questions fondamentales mais d’une manière assez chaotique, humoristique. Je le vois comme un satiriste contemporain… Et ça me fait rire.

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

Zoë est commissaire de l’une des dernières expositions du WIELS sur Simon Danny qui fait sa première présentation solo en Belgique : Business Insider.

Crédits :

© Maurine Toussaint

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