La Villa Hermosa nous dit quoi

Que signifie la vie des acteurs du secteur culturel ? Comment vivre de sa créativité, et comment font ceux qui ont réussi ? Pour comprendre les réalités de ces métiers, tous les mois, on pose le portrait d’un entrepreneur créatif à travers une discussion. Pour qu’il nous dise quoi.
Ce sont les graphic designers de La Villa Hermosa nous disent quoi ce mois-ci.

 

écrit par

26 février 2016

« La villa n’est pas un bureau ». On est prévenus, l’univers créé par Lionel Maes et Pierre-Philippe Duchâtelet sous l’appellation La Villa Hermosa en dit plus qu’on ne pourrait le croire ! Mais alors qu’est-ce que cette villa et que raconte-t-elle ?  C’est installés dans l’aménagement très graphique de leur studio rue de Laeken, autour de spéculoos et à l’abri d’une grêle battante (on est Belges ou on ne l’est pas !), que nos deux créatifs ont pris le temps de nous débroussailler tout ça. En bons pédagogues, ils nous racontent leur vision du design graphique.

 

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Quelle description de votre métier donneriez-vous concrètement ?
Pierre-Philippe. On se décrit comme des designers graphiques. Ce qui est assez précis et large à la fois. Je dirais que le design graphique est l’addition d’une multitude de métiers, qui changent en fonction des projets dans lesquels on s’investit. Plus globalement, on crée des formes ou des objets (papier, numériques ou installations) qui communiquent, transmettent quelque chose à un public.

 

Comment en êtes-vous arrivés à exercer votre métier sous cette forme si différente de l’image classique que l’on se fait du designer graphique ?

Lionel. En fait, le graphisme couvre énormément de champs : il y a énormément de pratiques identifiées comme étant du graphisme, qui vont parfois même à l’opposé l’une de l’autre. Dans notre cas, c’est cette espèce d’« indéfinition » du designer graphique qui nous intéresse, car on a des pratiques qui sont multiples. Déjà, au niveau de nos formations car bien qu’on ait fait tous les deux l’ERG (L’école de Recherche Graphique à Bruxelles, NDLR), on était dans des formations différentes. On a aussi chacun des pratiques personnelles en parallèle de La Villa Hermosa. Parfois, nos pratiques personnelles s’intègrent dans la Villa Hermosa, parfois pas. Ce n’est pas très défini, justement.

 

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Quelle est l’histoire derrière le duo créatif que vous formez ?
P-P.C’est sur les bancs de l’ERG qu’on s’est rencontrés. Tout est parti d’une complicité, d’une amitié. Puis on a loué ensemble un appartement durant nos études, rue Villa Hermosa. Pendant notre colocation dans cette rue, on a commencé à développer des projets scolaires ensemble, et à partager beaucoup de choses culturellement. C’est une rue assez étrange parce que quand on y entre, on a l’impression de retourner au XVIIIème siècle : elle est toute pavée, avec un éclairage public à l’ancienne, c’est une petite impasse dans un quartier particulier. C’est une rue qui a une histoire assez riche. On a appris qu’à une époque s’y trouvait une taverne où Baudelaire serait passé, et beaucoup d’autres artistes de passage à Bruxelles. (…) C’est une rue un peu magique pour nous.

 

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Par quels moyens avez-vous pu mettre sur pied La Villa Hermosa après votre sortie de l’école ?
P-P. Déjà, à l’école, on ne se percevait pas du tout l’un et l’autre comme des gens qui allaient faire ce métier plus tard, alors on s’imaginait encore moins monter quelque chose qui pourrait être défini comme un studio. Une fois diplômé, Lionel a été engagé assez vite par une boîte qui faisait du développement et un peu de design web. De mon côté, j’ai fait un stage dans un petit studio de graphisme, puis j’ai été engagé dans une autre agence avec de plus grands projets. À un moment, j’ai eu envie d’arrêter de faire du design graphique pour me consacrer à ma première envie : le dessin. Puis, Lionel m’a proposé de répondre ensemble à une commande de site Internet, pour Claudine Humblet, une historienne de l’art, dont le site avait pour but de présenter tous les bouquins qu’elle avait écrits, publiés, édités, etc. On a donc travaillé ensemble sur ce projet et on s’est installé dans un atelier. Je ne sais pas exactement ce qui nous est passé par la tête, car on n’avait qu’un client !
L. …Et un très grand atelier !
P.-P. C’est à partir de ce moment-là qu’on a décidé de se mettre dans un endroit pour y travailler à deux et répondre aux commandes. (…) Après la première, d’autres commandes d’identité visuelles sont arrivées sans qu’on démarche : c’était un peu le résultat du bouche-à-oreille. Dans un premier temps, on a fait pas mal de sites Internet parce qu’on approchait la conception d’un site d’une manière assez particulière. Les commandes venaient surtout d’artistes.

 

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« J’ai l’impression que ça fait partie de notre définition : changer de configuration régulièrement » – Lionel

 

Pourquoi, selon vous, ce sont principalement des artistes qui vous ont approchés dans un premier temps ?
P-P. On faisait des sortes de « sites-œuvres ». Dans le sens où la commande consistait à comprendre très précisément le travail de l’artiste, de l’interpréter. On le faisait avec nos connaissances et sensibilités propres. Notre boulot était de plonger dans le travail de l’artiste, de le comprendre un maximum et de créer avec lui un dialogue continu : un site Internet qui puisse à la fois transmettre/rendre visible son travail, qui puisse être un outil pour lui, et qui soit un espèce de commentaire sur son travail. C’est là que notre subjectivité intervient : En fonction de ce qu’on a découvert et appris, et du dialogue qu’on a mis en place avec la personne pour qui on travaille, on détermine une forme, inspirée par l’univers de l’artiste, mais aussi par notre façon de l’appréhender, de le voir, de dialoguer avec. (…) Petit à petit, on a commencé à faire aussi d’autres choses que des sites web et des identités visuelles. Je pense à un générique de film d’artistes, par exemple.

 

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Votre point fort serait-il que vous diversifiez vos types de projets ?
L. Je ne sais pas si c’est notre point fort, mais j’ai l’impression ça fait partie de notre définition : changer de configuration régulièrement.

Pour prendre un exemple d’une de vos collaborations, comment s’est faite celle avec Café Costume ?
P-P. C’est un projet que j’ai réalisé P-seul. Et c’est d’ailleurs pour ça qu’on ne se définit pas comme un studio, car dans La Villa Hermosa, il y a des projets communs et des projets individuels même s’ils sont quand même influencés par des réflexions communes. Café Costume cherchait des Belges pour réaliser des doublures et une exposition, et on m’a demandé de participer au projet. Comme il y avait une idée de représentation de La Villa Hermosa (j’y allais en tant qu’ambassadeur), j’ai choisi de travailler à partir d’un dessin que j’avais réalisé pour une exposition qu’on avait organisé à l’ouverture de notre atelier : un petit dessin A4 au crayon à partir d’une photo d’OSB (Oriented Strand Board, panneau de grandes particules orientées en français, NDLR). J’avais choisi de faire un dessin d’OSB parce que lorsqu’on a aménagé l’atelier, on avait choisi ce matériau pour faire un peu de mobilier et créer des espaces comme la box d’exposition car il n’était pas cher. Ensuite, à partir de ce dessin j’avais alors imprimé une série d’affiches dans un autre format. Ce qui me plait dans ce boulot, c’est qu’il produise une série de générations. Je trouvais donc intéressant d’en faire une doublure, de l’imprimer sur une matière souple comme la soie et de l’intégrer dans un contexte radicalement différent que celui de La Villa Hermosa justement. Car là, on était dans un contexte très mode et très commercial, et il y a eu une exposition au BOZAR. Ces doublures font maintenant partie de la collection de Café Costume. Je trouvais assez marrant que ce petit dessin d’OSB de La Villa Hermosa se répande un peu dans des univers différents. Et puis les posters sont aussi déposés en tas, pour que les gens puissent se servir à chaque fois qu’ils sont exposés. Il y a une espèce de diffusion d’un projet là aussi. J’aime voir le poster quand j’arrive à une fête chez des gens que je ne connais pas forcément. Je trouve intéressant de voir un peu de La Villa Hermosa ailleurs.

 

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En parlant de diffusion, vous êtes tous les deux professeurs à l’ERG, y a-t-il là un désir de transmission ?
L. Oui. C’est quelque chose d’assez particulier, car on ne se destinait vraiment pas à être profs. Pour ma part, j’ai commencé à faire des workshops assez rapidement après les études, des espèces d’introductions à la programmation, parce que c’est aussi ma pratique. Du coup, ça m’a intéressé ce truc de transmission. On se retrouve face à des étudiants qui renouvellent pas mal ta propre pratique. Quand tu enseignes, si tu parles de choses qui t’intéressent, tu as un retour qui peut être vraiment super enrichissant. Et ça t’oblige aussi à clarifier beaucoup de choses. Parce que quand tu dois préparer les cours, tu dois mettre au clair les idées que tu as par rapport à ta pratique, étant donné qu’on ne parle que de notre pratique dans nos cours. Du coup, ça nous permet d’avancer. Donc voilà, c’est quelque chose qui est, effectivement, devenu assez important. Mais après, je ne suis pas sûr que je vais rester prof longtemps. Parce qu’il y a aussi une déconnexion qui peut arriver : plus tu as d’heures [de cours], plus tu peux te déconnecter potentiellement de ton travail. Il faut que ça reste quelque chose qui est en dialogue avec ta pratique personnelle, sinon ça n’a pas vraiment d’intérêt. Donc pour ça, il faut garder une pratique personnelle importante.

 

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C’est intéressant que vous puissiez vivre d’une passion et que vous ayez réussi à articuler (consciemment ou pas) une « structure » cohérente pour cela.
P-P. C’est important aussi d’enlever la pression de rentabilité d’un projet, et de se dire alors : « On a un projet. On essaie de le préserver, pour lui donner toutes les chances d’avoir lieu. » C’est vrai qu’au début, on a refusé certains projets parce qu’on se disait : « Non. Peut-être qu’on va gagner de l’argent en les acceptant, mais si on les accepte on va perdre du temps là-dessus. Et surtout, ce projet va en attirer d’autres comme lui. » Donc il y a quand même un choix, de se dire que ce n’est pas grave si on ne gagne pas beaucoup d’argent, tant qu’on peut vivre, faire ce qu’on a envie de faire, ce en quoi on a envie de croire… C’est important de croire en quelque chose, je pense. Et puis ensuite, concrètement, il y a quand même une question de réseau. Et un réseau, ça se construit sur plusieurs années. C’est les relations humaines qui font ça, ce n’est pas Facebook, etc. Ainsi que le travail qui est fourni.
L. Moi, je crois beaucoup au travail par rapport à ça. Il y a une notion de travail, de contacts qui se font parce qu’on a travaillé. Je précise ça car ce n’est pas juste du networking dans le sens où on l’entend habituellement. Ça peut se faire complètement autrement ; on peut ne pas être à l’aise dans les relations humaines dans le contexte de vernissages, et s’en sortir par son travail. Parce qu’il faut pouvoir montrer aussi son travail à un moment, ça c’est sûr. Pour moi, il n’y a pas qu’une façon de faire.
P-P. Il y a une vraiment notion de relation. Parce que les projets [venant] de commandes – et c’est le cas de la plupart des projets de La Villa Hermosa – sont faits avec des gens qui nous demandent quelque chose. Cet aspect-là est très important, plus que le fait de communiquer sur ce qu’on est en train de faire. Il est d’autant plus important, que la qualité de la relation que l’on met en place avec cette personne fera la qualité du boulot aussi. Puis du coup, si ça se passe bien, ça signifie qu’on travaillera sur le long terme avec elle. Peut-être pas pendant 3 ans sur un même projet, mais à répétition durant ces 3 ans. (…) C’est une question de relation pour la qualité d’un projet. La plupart du temps, si cela ne va plus, c’est parce qu’on n’est plus considérés comme des complices, ou qu’on ne considère plus la personne comme étant un complice.

 

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LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

Lionel Maes fera une résidence à l’iMal (Center for Digital Cultures & Technology), les 24 et 30 mars 2016. Le 24 mars, il y présentera une installation déjà montrée lors de La Nuit Blanche. Le 30 mars, s’y déroulera événement où plusieurs artistes expliqueront leur travail. Durant celui-ci, Lionel montrera un travail fort lié à La Villa Hermosa car il y aborde un sujet qui s’est retrouvé dans plusieurs de leurs travaux sur les flux d’actualité sur Internet.

Crédits :

© Gilles Buyck

 

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