Mansour Badjoko nous dit quoi

Que signifie la vie des acteurs du secteur culturel ? Comment vivre de sa créativité, et comment font ceux qui ont réussi ? Pour comprendre les réalités de ces métiers, tous les mois, on pose le portrait d’un entrepreneur créatif à travers une discussion. Pour qu’il nous dise quoi.
C’est Mansour Badjoko qui nous dit quoi ce mois-ci.

écrit par

26 mars 2016

 

C’est dans les  Ateliers de l’Orée, ancienne usine de carrosserie bruxelloise convertie par ses propriétaires en complexe réservé exclusivement à la création artistique, que Mansour Badjoko nous reçoit, autour d’un thé fumant dans son atelier, pour nous raconter son métier. Cet ancien étudiant à la section Mode(s) de la fameuse école d’art La Cambre à Bruxelles et de l’Institut Français de la Mode de Paris a lancé sa marque il y a quelques années. Il se définit aujourd’hui comme un créateur de mode et de vêtements. Mode unisexe, conception anglée et responsable… Rencontre avec un créatif souhaitant dépasser les carcans du marché de la mode.

Photos : Maurine Toussaint

 

Mansour, tu vis et travailles à Bruxelles. Pourquoi avoir choisi cette ville ? Qu’apporte-t-elle à ton travail ?
Mansour : C’est surtout une ville où il y a de la place. Après avoir vécu 2 ans et demi à Paris, je me rends compte que l’on a un confort assez important ici à Bruxelles. C’est une ville où il y a de la place, physiquement et mentalement, pour un tas de projets différents : tu as l’impression que tu peux y faire un peu ce que tu veux. Paris c’est hyper bourgeois et super codifié, donc si un jour tu veux faire quelque chose de différent, tu dois passer par telle ou telle personne. À Bruxelles, tu n’y es pas obligé : tu peux décider de faire une structure indépendante et développer ton réseau lentement.

 

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L’école t’a-t-elle formé à te confronter aux réalités de la vie professionnelle ?
M. Non ! En même temps s’ils nous formaient pour affronter ces réalités, je pense que tout le monde arrêterait au bout des premières années d’études, parce qu’ils devraient alors nous dire : « Vous allez galérer pendant 10 ans, rien manger et vous allez vous sentir très seuls » ! (Rires)

 

Le fait d’être passé d’un travail en duo (avec Control Studio) à un travail en solo change-t-il ton processus créatif et ton appréhension du métier ?
M.
Ça m’a permis de me rendre compte qu’il fallait que je fasse quelque chose qui me ressemble totalement. C’est pour ça que j’ai décidé de n’être vendu que sur Internet, de couper tous les intermédiaires, de faire des vêtements que je pourrais me payer. Plus de boutique… Du moins, dans un premier temps. Car, à terme, j’aimerais avoir des collaborations avec certaines boutiques et développer des collections pour elles. Mais mon core business sera vraiment la vente par Internet.

 

« Je veux pouvoir fournir un maximum d’informations aux clients, pour qu’ils choisissent vraiment »

 

Dans ta campagne de crowdfunding, tu mets en avant le travail local et le défends (lors de notre entretien, Mansour finissait une campagne pour l’aider à la financer sa dernière collection, NDLR) …
M.
Mon idée est la transparence totale. A terme, j’aimerais pouvoir montrer pourquoi cela coûte autant car voilà combien coûte le tissu, le bouton, le transport, combien moi je gagne, et combien vous payez. Mais aussi, voilà ce que ça coûterait si j’étais passé par un magasin. Et ça, je veux le communiquer pour chaque pièce. C’est pour ça que je commence par des petites séries, car il faut pouvoir gérer toutes ces informations et être juste et précis. Je veux pouvoir fournir un maximum d’informations aux clients, pour qu’ils choisissent vraiment.

 

Décider de n’être vendu qu’en ligne est une vision en soi, car cela reste encore assez marginal. Comptes-tu respecter le calendrier de la mode alors ?
M. L’objectif c’est de créer sans saison (Printemps/Été et Automne/Hiver, NDLR). Le rythme des saisons dans le retail (vente au détail, NDLR) est complètement idiot : l’été arrive au mois février, et l’hiver arrive au mois d’août . Idéalement, mes manteaux seraient vendus début septembre ; c’est à ce moment que le budget manteau se libère (chez les clients). Et au mois de mars, on aura envie d’autres choses comme des pulls en mélange coton et laine. En accord avec les saisons, en somme. D’où Internet, parce que si je propose ça aux magasins ils vont me rire au nez !

 

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« Cette réflexion m’intéresse (…) : analyser l’identité féminine et masculine et (voir) comment les déconstruire pour construire quelque chose d’autre. »

 

Toujours dans un angle assez marginal, tu as décidé de faire une collection unisexe. Comment et pourquoi en es-tu arrivé à ce concept ?
M.
J’ai simplement écouté mes clientes. Pour la première saison [produite sous Control Studio] on avait 30% de clientèle féminine. Plutôt que de les ignorer, je voulais leur montrer que je leur ferais de plus petites tailles si mon style les intéressait.

 

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Quelle est l’inspiration de cette dernière collection ? Quelle histoire raconte-t-elle ?
M.
La collection s’inspire de la notion de groupe, et de comment une identité de groupe se construit : les codes communs, les couleurs communes, les signes distinctifs (comme les écharpes évoquant autant les prêtres que les supporters de foot). Mais aussi de comment l’identité individuelle est en tension au sein d’un groupe, de comment elle se négocie. S’ajoutent à cela des références au costume masculin, au costume croisé plus précisément : j’ai essayé de lui apporter de l’aise, du confort, le débarrasser de ses codes bourgeois, d’aller à l’essentiel pour qu’il devienne souple et sensuel, qu’il puisse habiller un corps en mouvement et non plus seulement un corps assis à un bureau. L’idée est aussi de s’approprier l’impression de pouvoir que l’on lui associe, et l’amener vers un autre territoire.

 

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Le mode de réflexion créatif est différent lorsque l’on se concentre sur une collection masculine – dont certaines pièces peuvent aller aux femmes – que lorsque l’on part du principe qu’on crée une collection qui se veut unisexe. Cela ne rend-il pas le travail plus « schizophrène » ?
M.
Cette réflexion-là m’intéresse vraiment, justement : analyser l’identité féminine et masculine et [voir] comment les déconstruire pour construire quelque chose d’autre. C’est pour ça que dans cette collection-ci, j’ai privilégié des lanières dans la manière d’attaché. Parce que, selon le côté gauche ou droit, tu peux changer [de genre]. Rien qu’une boutonnière, c’est genré : les garçons ferment de gauche à droite et les filles de droite à gauche. L’idée est d’éliminer ça aussi. Ça vient de l’époque où les femmes ne s’habillaient pas seules. Comme la majorité de leurs habilleuses étaient droitières, les boutonnières étaient inversées. Je préfère la boutonnière homme car je pense que les filles s’habillent toutes seules aujourd’hui.

 

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« Tout le monde essaye d’habiller un ou une galeriste (…). Il y a assez de place pour ça. Je pense qu’on peut défendre autre chose. »

 

La palette de couleurs de tes collections est assez restreinte, est-ce délibéré ?
M.
Ça part de deux points. D’abord, le but est de se construire une garde-robe. Donc essayer de faire des pièces qui iront ensemble malgré le fait qu’elles ne soient pas de la même saison. C’est pour ça que je me limite à une gamme de bleus, un peu de noir, des verts foncés et du blanc. Après, ça vient aussi d’une nécessité : je ne peux pas acheter seize tissus par collection. Donc si j’en ai quatre, je vais faire un maximum avec.

 

Qui sont la femme et l’homme Mansour Badjoko ?
M.
Pour moi, ce serait surtout une personne qui essayerait d’influencer le monde en faisant de son mieux. Que ce soit un médecin, une architecte, une infirmière, une gardienne … Quelqu’un qui ferait de son mieux pour lui et pour aider les autres, qui comprenne son implication dans la société et qui voudrait vraiment améliorer les choses. Tout le monde essaye d’habiller un ou une galeriste, et je ne trouve pas ça super intéressant. Parce que c’est toujours habiller les mêmes personnes : des gens blancs, riches, qui font partie d’un certain milieu… Il y a comme un sous-texte dans ça que je trouve un peu répugnant. Ça a assez duré, il y a déjà assez de place pour ça. Je pense qu’on peut défendre autre chose.

 

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Plus concrètement : comment travailles-tu, et comment fais-tu pour financer tes collections ?
M.
Je suis indépendant complémentaire pour le moment. J’ai donc un mi-temps [Mansour travaille chez un antiquaire, NDLR], et je finance [seul] ma collection.

 

Quel pourcentage dans le financement de cette collection prendra l’argent recueilli grâce à ta campagne de crowdfunding ?
M.
Elle va financer toute la partie prototypage, donc le début. Après pour la collection même, je devrai aller voir un financier, et lui dire : « J’ai autant de commandes, il me faut autant, je vous les rends dans 3 mois et vous allez gagner autant ».

 

Pour en revenir à tes débuts : quel conseil te donnerais-tu, au regard de la personne que tu étais et de celle que tu es devenue ?
M.
Prendre le temps. Si je pouvais prendre une pause tous les 2-3 mois chaque année, ça serait pas mal en fait. Juste pour réfléchir à comment j’avance : la gestion de l’argent, le cash-flow, le projet lui-même… C’est bien de pouvoir avoir un temps de réflexion pour ne pas se tromper, parce qu’une erreur, ça coûte vite beaucoup d’argent.

 

Rencontres-tu les mêmes difficultés dans le réseau de créateurs que tu côtoies ?
M.
C’est totalement inégal, parce que la vie est totalement inégale. Il y a des gens qui ne peuvent pas faire une collection s’ils n’ont pas cinq mille balles, et d’autres qui doivent se débrouiller avec trois cent euros. Chacun a ses forces et ses faiblesses, je pense. Mais, il y a de la place pour tout le monde… Il faut juste être malin.

 

Y a-t-il une grande solidarité entre les créateurs à Bruxelles ?
M.
Oui, franchement. J’étais super étonné au début, mais en fait, plus tu sors, plus tu vas à leurs événements, plus ils viennent aux tiens.

 

Est-ce pareil avec vos confrères de l’autre côté de la frontière linguistique ?
M.
On connait beaucoup moins les [créateurs] flamands, car l’air de rien, la Belgique reste coupée en deux bêtement. Mais j’y travaille, justement. J’essaie de me connecter avec des créatifs de la Flandre dont j’adore le boulot et que je trouve intéressant. Par exemple, Magalie Elali et Bart Kiggen de Coffeeklatch, j’aimerais bien les rencontrer, les inviter. Il faut soutenir ces gens. Et s’ils font un chouette truc, il faut aller à leur rencontre. C’est l’avantage de la petite taille de la Belgique.

 

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« Il n’y a rien de plus intéressant que ça : croiser quelqu’un que tu ne connais pas qui porte tes créations. »

 

Tu as certainement une large diversité de sources d’inspiration en tant que créatif. Quel est l’artiste ou l’exposition ayant suscité en toi le plus d’émoi récemment ?
M.
Je crois que le plus grand émoi reste d’avoir pu voir des sculptures de Brancusi en vrai cet été à New York. Juste cet espèce d’objet pensé, parfait… Il y a un quelque chose de complètement fini et absolument ultime dans sa manière de mettre en forme une recherche que je trouve assez émouvant. C’était juste sublime. C’était vraiment un moment suspendu dans le temps : juste toi et un objet. Mais c’est plus qu’un objet : c’est l’idée, c’est la réflexion, c’est une recherche.

 

Tu reviens souvent au mot « objet ». Est-ce l’essence de ton approche : un bel objet fonctionnel ?
M.
Personnellement, c’est ce qui m’intéresse. Parce que ceux qui font la mode sont intéressants jusqu’à un certain point. Ceux qui m’inspirent le plus sont les architectes. Ces personnes pensent à comment le corps bouge, comment il évolue sur une vie aussi, et comment il se comporte. Moi, j’essaie de créer un « objet » qui premièrement se porte, puis qui soit confortable et qui tiendra longtemps. Et ce, sans jamais oublier que ce sera un corps qui sera dedans, et non une espèce de cintre sur talons aiguilles. Ce que j’aime, c’est faire des vêtements que les gens ont envie d’acheter. Il n’y a rien de plus intéressant que ça : croiser quelqu’un que tu ne connais pas qui porte tes créations.

 

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Bien que tu sois au début de l’histoire de ta marque, as-tu d’autres ambitions créatives ?
M.
C’est peut-être dû à ce que je suis en train d’apprendre, mais j’aimerais commencer à éditer des meubles, des textiles… Offrir une marque un peu complète, avoir des bouquins… Être quelque chose d’un peu large sur le long terme. Que se soit vraiment des coups de cœur de gens que je défende, de gens avec lesquels je travaillerai. De vraies collaborations.

 

 

LIENS VERS L’ARTISTE

Actualité

Hier, derrière la marque « Control Studio » – créée initialement en duo – Mansour lance aujourd’hui une première collection unisexe sous sa marque éponyme qui signe le début d’une nouvelle aventure professionnelle.

Crédits :

© Maurine Toussaint

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