“First they came for Assange” : le bras d’honneur de Bozar à la paresse intellectuelle

« You don’t publish a million secrets a year without making a few enemies » est la nouvelle punchline du site WikiLeaks. Il est vrai que Julian Assange, son créateur, dénombre quelques opposants. Mais le dimanche 19 juin dernier, ce sont plutôt ses plus fervents appuis qui ont pris la parole. Bozar accueillait « First they came for Assange » une soirée consacrée au regrettable anniversaire de la « réclusion » du lanceur d’alertes aux cheveux d’argent. Mais depuis quand ce haut lieu bruxellois de la culture s’engage et prend parti ? Retour sur ce débat qui a rompu des bâtons et crevé le plafond.

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1 juillet 2016

Assange

 

Quatre ans. Ça fait quatre ans que Julian Assange vit sur quelques mètres carrés, dans l’ambassade d’Equateur à Londres. Quatre ans qu’il n’a plus posé le pied dehors, été se promener, bu un verre dans un café… Bref, les anodines prérogatives de l’homme ou de la femme libre.

Alors qu’un comité de l’ONU déclarait en février dernier que sa détention était illégale, alors que plus de 500 organisations, professeurs ou lauréats de Prix Nobel ont signé une lettre sommant les gouvernements suédois et britannique de le libérer, la situation n’a pas évolué d’un iota, et semble même s’embourber. Néanmoins, la contre-attaque continue de s’organiser, et les collectes de fonds pour financer sa défense se poursuivent. C’était d’ailleurs l’un des buts de l’événement international pensé par le lumineux Srecko Horvat, jeune philosophe croate et ami de Assange. Le soir du dimanche 22 mai, dans plusieurs villes du monde telles que Bruxelles, Berlin, Quito, Naples ou New-York, se sont tenus des débats à propos de la démocratie et du rôle des lanceurs d’alerte dans notre société. Parmi les intervenants, disséminés dans les différents lieux de conférence, on trouvait Noam Chomsky, Ai Weiwei, Bernard Stiegler, Patti Smith, Roberto Saviano, Edgar Morin, Ken Loach… Tous engagés aux côtés de Assange via le site freeassangenow.org.

… and I did not speak out

Le titre énigmatique de l’événement est issu d’un poème de Martin Niemöller, un pasteur anti-communiste qui, dans un premier temps, a soutenu Hitler avant de réaliser qu’une machine monstrueuse était en passe d’être créée. C’est à ce moment-là qu’il écrit un poème décriant les risques de l’apathie des intellectuels allemands au moment de l’accession des nazis au pouvoir.

 

First they came for the Socialists, and I did not speak out—
Because I was not a Socialist.
Quand ils sont venus chercher les socialistes, je n’ai rien dit
Parce que je n’étais pas socialiste
Then they came for the Trade Unionists, and I did not speak out—
Because I was not a Trade Unionist.
Alors ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n’ai rien dit
Parce que je n’étais pas syndicaliste
Then they came for the Jews, and I did not speak out—
Because I was not a Jew.
Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n’ai rien dit
Parce que je n’étais pas juif
Then they came for me—and there was no one left to speak for me.
Enfin ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre.

Devenu opposant du régime, Niemöller finira dans le camp de concentration de Dachau. Selon Srecko Horvat, ce poème pourrait être traduit aujourd’hui par l’indifférence sinon la mollesse politique autour des lanceurs d’alerte.

Genèse d’une soirée importante

On le sait peu, mais Bozar est véritablement en train de se construire une political cred. Laurent de Sutter, auteur, professeur, et modérateur du débat, nous explique comment est né l’événement bruxellois, après que Srecko Horvat lui ait demandé si échafauder quelque chose était envisageable. « J’ai contacté Karl Van den Broek, qui a aussitôt été enthousiaste – pour des raisons diverses, certaines de convictions, et d’autres liées à sa fonction de programmateur de la section Agora de Bozar ». Ce dernier de s’expliquer : « Dans mon discours d’introduction, j’ai souligné que Bozar organise souvent des débats sur des thèmes au carrefour de l’art et de la société. On essaie toujours d’impliquer des artistes dans des débats sur la politique, l’économie, la philosophie, la science ou l’éducation. Le département Agora est très jeune (septembre 2014) et il y a encore beaucoup de membres de notre public qui pensent que notre programmation est uniquement artistique » . L’organisation de cet événement était un choix politique affirmé, voire audacieux, et c’est une chose à laquelle on ne s’attend pas forcément quand on pense à Bozar. Bien que l’art puisse être politique, il n’y avait, dans « First they came for Assange », plus de lien direct avec l’art. A ce sujet, Karl Van den Broeck poursuit : « Bozar est une institution culturelle belge. Notre contrat de gestion stipule que nous devons tenir compte de la diversité idéologique dans la société. Par le passé, différents politiciens comme Guy Verhofstadt, Herman Van Rompuy ou des personnalités comme Thomas Piketty ou George Soros ont organisé chez nous des événements. L’équilibre de notre programmation nous est important, mais ne s’applique pas nécessairement à chaque événement individuel ».

 

Assange

 

C’est pour ça, d’ailleurs, que ces dernières années on a vu se succéder, dans le décor Art Nouveau de l’institution, plus de 50 débats animés par des personnalités aussi diverses que Valéry Giscard d’Estaing, Martin Schulz ou Tariq Ramadan. On pense aussi à « A Lighthouse for Lampedusa », une coproduction avec le Goethe Institut et l’European Cultural Foundation où l’artiste allemand Thomas Kilpper a façonné, sur le toit du bâtiment, un phare pour les migrants de Lampedusa. « En temps de crise, le domaine de l’art ne peut pas tourner le dos au monde. On ne peut pas rester silencieux à un moment où tout est en train de se transformer », conclut-il.

L’audace de penser : le remède est la pilule rouge

« La soirée a été, et c’est le plus important, un véritable succès du point de vue du contenu, la discussion ayant été d’un niveau rarement atteint » se réjouit de Sutter. Et c’est vrai. Déjà, l’affiche était plutôt balèze : Srecko Horvat et Yanis Varoufakis, ancien Ministre grec des Finances. Nous avons aussi eu droit à des interventions de guest stars projetées sur grand écran. On a par exemple pu voir un Slavoj Žižek exalté et exaltant, un Brian Eno touchant de surréalisme ainsi qu’une mignonne Vivienne Westwood. Et bien sûr, le point d’orgue de la soirée fut l’adresse presque chamanique de Julian Assange, super-héros postmoderne.

 

Assange

 

Pour Varoufakis, les technologies qui permettent de concrétiser le système pensé par Orwell dans « 1984 » nous rendent transparents, tandis que ceux qui prennent des décisions en notre nom demeurent opaques. Le rôle d’Assange et de WikiLeaks, c’est de s’approprier ces technologies pour tendre un miroir à Big Brother, soit utiliser ces mêmes technologies à des fins diamétralement opposées. Pour illustrer cela, Horvat fait appel à la notion de pharmakon approfondie par Derrida. Dans la Grèce antique, pharmakon désignait à la fois le remède et le poison.

L’ex-Ministre hellénique pense dès lors que notre espèce se trouve face deux scénarios possibles. Le premier, c’est Star Trek, qui représente le communisme typique : ils sont tous assis, ne travaillent pas, et philosophent toute la journée, pépères, à propos de la trajectoire de leur promenade dans l’univers. Le second, c’est Matrix, où tous les êtres vivants sont attachés à un système de machines qui sucent la vie hors d’eux et créent des illusions dans leurs esprits. Or, ce choix d’avenir sera politique : prendre la pilule bleue et s’anesthésier en poursuivant une vie dénuée de sens, ou prendre la pilule rouge et essayer de comprendre la matrice des événements.

Dans un monde désespérant, réfléchir plutôt que croire est un statement salutaire. Bozar semble l’avoir bien compris. L’art et le débat nous aideront sans doute à faire passer la pilule. Rouge.

 

Crédits :

© Bozar

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